La voie qui menait vers le sommet du Temple avait été ouverte. La marche fût silencieuse, un pas devant l’autre à la fois. Pendant que la procession jusqu’à la terrasse défilait, elle se remémorait les vicissitudes qui l’avaient conduite jusque là. Et, comme elle l’avait déjà fait à de nombreuses reprises, elle se demanda si la vocation qu’elle avait choisie était la sienne, et si elle avait sa place dans ce cortège.
Née à Lordaeron quelques années avant la tragique purge, elle était enfant quand son monde avait basculé dans le chaos, la fournaise et le sang. Tous ses proches avaient péri au profit de son échappée. Le maigre groupe de survivants dont elle faisait partie s’était encore amoindri dans la longue marche vers le sud. Elle s’était rapprochée d’une femme âgée, dure, et seule qui semblait apprivoiser le principe de la survie avec détermination dans un groupe las et brisé par les évènements des jours passés et le voyage improvisé qui avait suivi. Elle savait qu’elle faisait elle-même partie de cette seconde catégorie. Léthargique, elle se serait laissée mourir sans aide extérieure. Or la vieille dame, inlassablement le long du trajet, se penchait sur sa couche au matin pour la réveiller. Parfois, le collier à son cou glissait hors de sa robe, et tintait en l’air avant d’amorcer un va et vient de pendule. Un instant de sérénité avant de reprendre le quotidien de la route. La dame redevenait acerbe, et soufflait des ordres qui suscitent ressentiment mais engagent le mouvement. Et la route reprenait, un pas devant l’autre. Le voyage devenait plus dur à chaque étape, et les plus fatigués bénéficiaient d’aide ou asile, laissant le reste du groupe continuer toujours plus au sud. Gilnéas, Alterac, Stromgrade, même le peuple nain de Khaz Modan avait offert une aide bienvenue en ces temps troublés. Finalement, après des semaines éprouvantes, la grande porte de Hurlevent se dressait devant les restes du groupe. Quelques mots furent échangés de remerciement, de félicitations ou d’encouragement. Chacun partait rejoindre de la famille, chercher du travail, et certains ont même continué leur route vers l’ouest. Evidemment, elle, restait près de la vieille dame qui la guidait encore à travers la ville. Leur voyage prit fin quand elles arrivèrent toutes deux devant l’orphelinat, les pieds bandés et les joues creusées.
“Ici tu mangeras à ta faim, alors sois sage et fais bien tes tâches”.
La jeune fille avait senti les grosses volutes chaudes de ses larmes glisser le long de son visage. Elle qui pensait qu’elle n’aimait pas cette dame qui l’avait forcé à avancer des jours durant sans la ménager se retrouva infiniment troublée par la perspective de son abandon. La gorge nouée de sanglots, elle n’avait rien pu dire. Pas de “merci”, pas de “prends-moi avec toi”. La femme, qui lisait dans les yeux de la jeune fille tous les mots qu’elle ne pouvait pas dire, s’était agenouillée à sa hauteur.
“Je ne peux pas m’occuper de toi. J’ai encore un fils qui vît aux Carmines, et qui m’attend” lui avait-elle dit. Ses yeux n’avaient ni larmes, ni pitié, ni haine. Ils étaient simplement remplis d’une détermination souveraine. Ainsi était repartie la femme.
Rattrapée par la perte de ses proches qu’elle avait plus subi que compris, la jeune fille s’était éffrondrée, et avait remercié intérieurement cette femme. Pour la première fois de sa vie, elle s’était réjouie sincèrement d’être en vie. Le lendemain, elle s’était levée à l’aube, et avait demandé à ce qu’on lui confie des tâches.
La Cathédrale qui fait la renommée de Hurlevent se tient à un pas de l’orphelinat. Elle était encore en construction au moment où la jeune fille s’était séparée de la vieille dame. Il ne fallut pas longtemps avant qu’elle n’y fasse la rencontre d’un homme du nom de Bénédictus. L’Archevêque se montrait présent pour les citoyens qui venaient chercher conseil auprès de lui ou de l’ordre de prêtres et prêtresses que la Cathédrale habitaient. Le hasard, au son d’un bourdonnement de cloches quotidien, les avait réunis près de la grande fontaine qui siégeait devant leurs deux bâtiments respectifs. Tous deux originaires de Lordaeron, avec un parcours similaire, il fît rapidement le choix de la prendre sous son aile. Tout comme un certain Jarl devenu Benedictus, elle avait renoncé à son nom lors de son baptême de la lumière. Si sa vie avait été croisée de tragédies, elle avait aussi fait des rencontres marquantes et avait pu avancer grâce à l’aide, la bonté, la charité ou encore les conseils d’amis et d’inconnus. Ainsi, pour leur rendre grâce à son tour, elle se nommerait Servante, et se mettrait au service des autres et de la Lumière. Elle s’efforça longtemps d’atténuer les craintes de ses paroissiens. Mais qu’est ce qu’une parole contre un monde en colère ? La mort de la Reine, la fureur de la guilde des maçons, la montée en puissance des Défias, la disparition du Roi, les batailles livrées à l’autre bout du monde en Silithus ou ailleurs laissaient planer une brume de panique sur le monde humain. Même la Lumière de son mentor Benedictus paraissait s’être ternie. Servante redoutait que sa foi aussi ne vacille, et pourtant chacun de ses mots, et chacune de ses prières dévoilait un profond changement dans le cœur de ceux qui l’écoutaient. Elle prit sa décision sur cette même fontaine où elle avait autrefois fait la rencontre de Benedictus. Au son du remous de l’eau la toisait la sculpture en pierre claire du maître de son maître. Un homme du nom d’Alonsus Faol. Il avait été à l’origine de la naissance d’un ordre de prêtres guerriers, les paladins. Elle aussi irait chercher le mal à sa source. La peur instillée dans le cœur des citoyens de Hurlevent n’était que le symptôme, et elle voyagerait à travers le monde comme elle l’avait fait une fois, non plus pour fuir, mais pour se battre et traiter les affections du monde à leur source.
Elle avait fait ses armes contre la Horde Noire au Mont Rochenoire. Un rôle de soutien lui avait été confié, pour ses capacités de soins. Elle avait connu de plus près la violence d’une bataille à Zul’Gurub contre les trolls qui appliquent des méthodes de guérilla et ne laissent aucun repos à leurs assaillants. La Lumière l’avait protégée et châtié ses ennemis. Sa foi avait encore une fois été mise à l’épreuve au Mur du Scarabée. Pas uniquement parce que les choses qu’elle avait pu observer -furent-elles des visions ou des vérités- l’avaient bouleversée, mais aussi parce qu’elle avait fait front commun avec des orcs de la Horde qu’elle s’imaginait être l’une des racines du mal en ce monde depuis leur apparition. Elle avait pourtant pu voir briller en eux, et en leurs alliés la Lumière, et s’était demandé si ce pourquoi elle luttait avait du sens. Elle avait joué un rôle central dans l’assaut contre la citadelle volante de Naxxramas et son souverain impie Kel’Thuzad en purifiant des hordes de morts-vivants avec sa magie du sacré. Elle avait cru qu’à sa chute une rédemption divine aurait enfin soulagé le poids qui lestait son âme, et l’aurait libérée du traumatisme de son enfance dans les rues de Lordaeron. Loin d’être amoindri, le chaos en Azeroth semblait toujours redoubler d’efforts pour tyranniser la paix. Sitôt le fléau amputé d’un de ses régents, une nouvelle menace prît sa place quand le démon Kazzak parvint à ouvrir à nouveau la porte des ténèbres.
En Outreterre, Servante avait perdu tous ses repères. Tout se mélangeait dans ce monde inconnu : les indigènes, la faune et la flore ainsi que le bien et le mal. Ses enseignements étaient fracturés comme ce monde. Elle avait étudié l’ombre et la lumière, et maniait les deux ces deux aspects avec aisance. Aussi, quand l’Alliance et la Horde avaient fait d’Illidan Hurlorage leur ennemi après la chute du démon Magtheridon, elle avait douté.
L’assaut sur le Temple noir avait été rude. De nombreux alliés avaient déjà péri, et d’autres mourraient encore. Toutes ces pertes n’allaient se faire qu’au service de la Légion Ardente, que tous ici présents avaient promis de défaire. La bataille fût si violente qu’elle ne put même pas réfléchir à son bien fondé, et continua jusqu’à la fin du Conseil Illidari.
La voie qui menait vers le sommet du Temple avait été ouverte. La marche fût silencieuse, un pas devant l’autre à la fois. Pendant que la procession jusqu’à la terrasse défilait, elle se remémorait les vicissitudes qui l’avaient conduite jusque là. Et, comme elle l’avait déjà fait à de nombreuses reprises, elle se demanda si la vocation qu’elle avait choisie était la sienne, et si elle avait sa place dans ce cortège.
Elle avait manié l’ombre pour terrasser le mal, et a chaque mot elle se remémorait le mur du Scarabée et les folies qui se terraient derrière. A ses côtés se tenaient des démonistes qui utilisaient le feu gangrené, et soumettaient des démons pour se battre.
L’Elfe millénaire se tenait enfin devant eux. Était-il si différent de ceux venus l’abattre ? Avachi dans une réflexion méditative, et drapé d’ailes déchirées, il ne sembla pas présenter de menace outre mesure. De nouveau elle doutait. Lorsqu’il se releva, et que son corps gigantesque domina le groupe d’aventuriers, que ses ailes se déployèrent, elle croisa son regard un instant. Une flamme brûlait en lui, plus que jamais la Lumière n’avait brillé en elle. Elle avait lutté des années, lui avait lutté des siècles. Il l’avait jugé lui aussi et avait annoncé : “Vous n’êtes pas prêts”. Tous avaient alors lutté contre leurs nerfs.
Servante fût sauvée une fois encore. Sur le fil du précipice qui l’aurait bannie aux abîmes du désespoir, elle avait entendu un léger tintement dans l’air. Elle se souvint du collier de la vieille dame, du bourdonnement des cloches de la Cathédrale, des vibrations du Mont Rochenoire, des tambours de guerre de Zul’Gurub, du gong du Scarabée et du fracas du phylactère de Kel’Thuzad. Elle avait contemplé le chaos de l’Outreterre et avait maintenant une vision du Naaru qui en cristalliserait la paix. “Vous n’êtes pas prêts.” avait-il répété.
Ses doutes balayés, elle avait pris la mesure du temps qui s’était écoulé depuis qu’elle était entrée au service de la Lumière et avait choisi son nom. Elle prit aussi la mesure du temps qui restait à venir en regardant Illidan Hurlorage saisir ses glaives de guerre.
Son regard ne laissait plus place au doute, et comme un miroir déformé, il reflétait une détermination souveraine. Elle saisit à deux mains son bâton, et fît le premier pas vers une dernière tâche à accomplir.
Bonjour, merci de m’avoir lu.
Mille excuses aux plus passionnés qui noteront certainement des incohérences dans la chronologie ou que sais-je ? J’avoue avoir écrit cette petite histoire par pur divertissement sans me plonger outre mesure dans le lore du jeu. Et j’espère que le style n’est pas trop indigeste. D’ailleurs j’ai voulu rester léger : n’y voyez pas des sous entendus fous. La vieille dame n’est en rien une version future de Servante, je voulais simplement montrer les répercussions et ondulations qui naissent après des actes désintéressés. Les actions de la dame ont simplement inspiré Servante. Et bien sûr dans le grand Dessin des choses, on peut voir des traces d’une présence divine (pratique, ces Naarus…), ce qui me semblait assez pertinent pour parler d’une prêtresse. C’était assez marrant à écrire pour quelqu’un comme moi qui n’est pas bien sûr d’avoir la foi.