[Fanfiction] Orphelins de Lordaeron

Bonjour !

J’espère vraiment ne pas me tromper de catégorie. Je publie ici ma première fanfiction de Wow même si j’y travaille depuis longtemps.

Le récit commence sous Vanilla et a pour vocation de s’étirer jusqu’à Shadowlands. Il est centré autour de Dorval, orphelin humain de la chute de Lordaeron. Amnésique et ambitieux, le jeune garçon peregrine à la recherche de son passé, d’une place dans le monde et d’aptitudes qui satisfassent sa soif de pouvoir.

J’attends avec impatience les critiques pour pouvoir m’améliorer. Bonne lecture ! :slight_smile:

LIVRE I

Chapitre I : VIeux Monsieurs et Nathrezim

Le jour se levait, une aube dorée pleine de lumière, sur la cité de Hurlevent. Pour Dorval, ce n’était qu’un jour comme les autres. Le garçon sortit de son refuge sous le paravent de l’office d’accueil de la ville. Une fois debout, il se mit à courir dans la ruelle continguë au bâtiment en direction de la banque. Là, il s’assit et attendit.

En effet, chaque matin, le jeune adolescent guettait les aventuriers de passage dans la cité. Des plus célèbres, comme le chasseur nain Hargorn (lui et sa guilde avaient récemment vaincu un seigneur élémentaire dans une loitaine contrée); aux plus anonymes qui s’engageaient pour protéger la proche Elwynn.

Dorval restait des heures et des heures à contempler ces elfes, gnomes, nains et hommes dans leurs armures rutilantes et à écouter le récit de leurs aventures. Dans ses rêves les plus fous, il espérait que lui aussi un jour il pourrait accomplir des quêtes héroïques et devenir un noble paladin, un courageux guerrier ou encore un puissant mage. La magie… Le domaine qui l’attirait le plus. Mais aucune école d’armes ou de sorcellerie n’accepterait d’entraîner un orphelin rescapé de la chute de Lordaeron. Seuls les enfants de l’aristocratie ou quelques rares élus avaient cette chance. Malgré tout, il s’estimait heureux. Il avait échappé au Fléau mort-vivant.

La tristesse l’envahit.

Quand il était arrivé à Hurlevent, on lui avait dit que ses parents et sa soeur avaient été massacrés par l’armée des morts. À part ça et quelques bribes de souvenirs, c’était l’amnésie complète. Il ne savait même pas où il était né.

Vers quatorze heure, Dorval se leva et se dirigea vers le boulanger tout proche. Il attendit que celui-ci se tourne afin de hurler sa publicité habituelle, pour voler une belle brioche.

Au moment où Dorval allait détaller après avoir accompli son larcin, une elfe de la nuit à la chevelure indigo, vêtue d’une cape sombre et armée de dagues mortelles, lui fit un clin d’oeil.

Le sourire aux lèvres, le garcon s’en fut en courant. Quatre ans qu’il vivait de rapines depuis qu’il était arrivé ici. Il s’arrêta au milieu d’un pont en pierres blanches reliant le quartier commerçant à la vieille ville et ferma les yeux. Quelques morceaux de sa mémoire se mirent à flotter dans son esprit : il voyait de jeunes gens souriant dans une ville en flamme, en train de discuter paisiblement puis s’effondrer brusquement pour se relever en monstres et se mettre à massacrer leurs frères, parents et amis.

Il se reprit, penser à cela ne l’aiderait en rien. Aujourd’hui, il avait quatorze ans ans et l’avenir devant lui. Cette pensée réconfortante en tête, Dorval repartit en courant.

« Dame Prestor ! »

Katrana Prestor ferma les yeux, raffermit la prise sur son bâton et répondit :

« Oui commandant ? »

« Les nouvelles de nos troupes sont mauvaises madame, les orcs du Mont Rochenoir ont lancé une nouvelle attaque sur la Veille. Ils ont été repoussés mais au prix de grands sacrifices et ils ont tout de même réussi à installer des avants postes. »

Grande, mince, vêtue d’une simple robe rouge, Dame Katrana Prestor était une noble aristocrate, proche conseillère du Roi.

Arrivée dans la ville quelques mois auparavant en se présentant comme la fille de Daval Prestor, elle avait alors rapidement gravi les échelons de la haute société de Hurlevent.

« Autre chose commandant ? »

« Oui madame, nos alliés de Théramore rapportent que les dragons du Vol Noir ont attaqué leurs bases dans les Marais des Chagrins. »

Dissimulant un large sourire, la politicienne demanda : « Vous semblez retenir le plus important de vos messages commandant, parlez donc … »

Quelque peu gêné, le militaire répondit : « Madame, le Roi a été enlevé ce matin ! »

Etrangement calme, l’aristocrate dit : « Dans ce cas, avez-vous prévenu Bolvar ? Ainsi que notre prince bien aimé ? »

« Non madame, j’y cours ! »

« Imbécile ! » pensa-t-elle une fois l’officier parti. Puis dans tout le hall royal résonna avec force une voix profonde : “C’est le début de notre règne mon frère ! »

Un an plus tard…

Le silence de la nuit pesait sur la capitale humaine de Hurlevent. Près de l’auberge de l’Agneau Assasiné, dans le quartier de la magie, une ombre silencieuse se glissait le long des murs de bois et de pierres. Arrivé devant l’établissement, Dorval en crocheta la serrure.

Poussant la porte de la taverne, il se faufila jusqu’au comptoir où reposaient des plats non achevés de nourriture.

Le jeune homme ouvrait sa besace et tendait la main en direction d’une assiette garnie de mets divers, quand il entendit des bruits étranges provenant du fond du bâtiment.

Il tourna la tête dans cette direction et s’y dirigea, oubliant complètement la nourriture. Dorval tata à travers les toiles tendues sur les murs et perçut une ouverture.

Il arracha les tentures qui révélèrent un couloir qui descendait, faiblement éclairé par des torches le long des murs.

Le garçon s’avança, écoutant toujours les bruits mystérieux provenant du fond du couloir. Lorsqu’il fut arrivé en bas, le spectacle qu’il y découvrit le laissa bouche bée.

Une dizaine de sorciers étaient en cercle dans une grande pièce ronde, construite en briques noires. Contre les murs étaient disposées des tables sur lesquelles reposaient d’antiques manuscrits, de vieux parchemins et de mystérieuses décoctions. Une longue dague, qui brillait d’une aura ténébreuse, était également posée sur l’une de ces tables.

Les sorciers proféraient des phrases dans un langage que Dorval ne parvenait pas à saisir. Tous les magiciens avaient leurs bras tendus devant eux, les paumes des mains grandes ouvertes et dans lesquelles dansaient des ombres aux couleurs froides. Tandis que cette singulière assemblée semblait être en transe, un feu rouge sang brûlait ardemment, au centre de la pièce. Tout autour du foyer, un cercle de runes luisantes était tracé à même le sol. Au dessus des flammes rougeoyantes, une tornade sombre grandissait.

Dorval n’osait avancer, de peur qu’on l’aperçoive. Cinq bonnes minutes passèrent puis les incantations cessèrent.

La tornade avait disparue. Soudain, une créature immense apparut là où le feu brûlait quelques minutes auparavant.

Elle avait une peau grise, deux longues cornes au niveau du front, des sabots en guise de pieds, de grandes ailes pourpres parcourues de rainures blanches et était dotée d’une armure d’un autre monde. Le monstre balaya la salle de son regard de ténèbres.

Dorval s’était réfugié dans l’embrasure du couloir et observait toute la scène.

Un vieux sorcier aux cheveux grisonnants, avec de petits yeux et un menton fuyant s’écria : « OUI !! Ah, Ah !! Tu es miens Nathrezim ! Je te contrôle, je te aaaarrrrrghhhh !! »

La créature posa les yeux sur le sorcier tandis que celui-ci hurlait à mort, en proie à d’atroces souffrances. Le « Nathrezim » parla alors d’une voix glaciale : « Karlish ourg narvalak kiet nan varlosh ! Misérables et cupides mortels ! Vous croyez pouvoir me contrôler ? Moi ?! Goûtez alors à la puissance du Nathrezim !! »

Le monstre rugit ces dernières paroles et brandit sa main crochue. Tous les sorciers périrent sur le champ à l’exception du vieux mage qui continuait de hurler.

Dorval était pétrifié, il ne savait que faire. Tandis qu’il hésitait, terrorisé, un homme de haute stature passa en courant à son côté. Le jeune garçon le reconnut aussitôt, c’était l’archevêque Bénédictus. Celui-ci leva sa main d’où jaillirent trois éclairs successifs qui vinrent frapper le monstre.

« Pouah ? C’est tout ? Meurs imbécile ! » railla le Nathrezim en envoyant de sa propre main un éclair vert et noir qui traversa la salle dans le sens contraire.

Imperturbable, le grand prêtre prononça quelques mots inaudibles et un mince filet d’or protecteur dévia le sortilège démoniaque.

Bénédictus commença alors à incanter et dans ses mains jointes, grossissait une boule aveuglante de lumière. L’ecclésiastique dit alors avec force : « Sois détruit par le châtiment de la lumière, démon !! »

Il projeta alors la boule qui heurta la créature et la réduisit en un tas de cendres.

L’archevêque posa un regard chargé de mépris sur le vieux sorcier et dit :

« Je vous avais pourtant interdit de telles pratiques ! Andromath vous avait également avertit que ce genre de magie était totalement proscrite ! »

Faiblard, encore foudroyé par la puissance du démon, le mage articula : « Je le contrôlais presque … »

Il se mit à larmoyer : « Il m’a échappé, il … ». Dorval sortit de sa cachette et balbutia : « Mon… Monsieur l’archevêque, qu’est ce que c’était ? »

« Un Nathrezim, un démon extrêmement puissant, qu’aucune volonté humaine ne peut ni contrôler ni asservir. »

L’homme qui avait prononcé ces mots, Dorval le reconnut également tout de suite, était le Haut Sorcier Andromath.

Tout comme Bénédictus, Andromath était une personnalité connue et respectée de Hurlevent.

« Nous vous avions averti Azgurl et vous nous avez cordialement ignorés. » cracha Andromath avant de continuer : « Pour cela vous irez terminer vos jours dans la prison de la ville. »

Le dénommé Azgurl s’étrangla : « Que … ? Mais ses détenus ont échappés au contrôle des gardiens, c’est la révolte dans les cachots, je vais … »

« Mourir ? coupa Bénédictus, probablement, c’est pour cette raison que vous y allez, ça vous évitera de mettre en danger toute la cité par vos expériences maudites. »

Andromath se tourna vers Dorval : « Que faisiez-vous ici jeune homme ?

-Hum ! Je … je me promenais et j’ai entendu du bruit. Alors je suis entré » répondit le garçon, mal à l’aise.

Le Haut Sorcier leva un sourcil, signe qu’il n’était pas très convaincu mais ne fit pas d’autres commentaires.

« Bien dit Bénnédictus, Andromath pourriez-vous … ? »

Le grand mage prononça quelques mots et tous trois, les deux mages et l’ecclésiastique disparurent.

Dorval, encore tout étourdi par les évènements de la soirée, s’approcha des restes du démon. Au milieu des débris d’armures et de cendres, gisait une petite boule noire. Il la toucha du bout des doigts. Une douleur fulgurante le traversa alors de part en part. Le garçon grogna et s’évanouit.

Chapitre II : Visions et descente de griffon

Un ciel déchiré par les éclairs… Le grondement du tonnerre … Une terre rouge comme le sang… Des créatures démoniaques à perte de vue… Une silhouette gigantesque proférant des paroles dans un langage maudit…

Une arche de pierre immense dans laquelle brille une lueur bleutée… Un crépitement résonne… La lueur se mut en un tourbillon verdâtre… Soudain, la monstruosité et les démons disparaissent…

Provenant de l’arche, une voix déformée, glacée, comme un râle, murmure : « Emprisonné pendant dix mille ans … Banni de ma propre patrie … Et vous osez pénétrer dans mon royaume … ? »

Un éclair plus violent que les autres éclate. La voix se fait plus faible. Elle chuchote : « Vous… n’êtes pas … prêts… »

Le silence pèse de nouveau sur les terres rouges, pendant un bref instant. Puis la voix se fait de nouveau entendre, elle est grave et profonde cette fois et elle rugit : « Vous n’êtes pas prêts !!! »

Dorval se réveilla en sursaut, couvert de sueur. Une douleur au crâne le lançait tandis que les images de son rêve s’estompaient petit à petit dans le brouillard de l’oubli. Sans que le garçon ne sache pourquoi, il se sentait… différent.

Il se mit debout. Son regard se posa sur le centre de la pièce. Les cendres n’y étaient plus. Dorval leva les sourcils. Où étaient-elles ? Il se remémora alors les évènements de la veille. Cependant, il ne comprenait toujours pas pourquoi il s’était évanoui.

Décidant de remettre ses questions à plus tard, il tendit la main vers sa besace qui était tombé au cours de sa chute inconsciente.

Dorval poussa un cri d’effroi.

Sur sa main gauche était apparu un signe. De plus en plus étonné, il prit sa besace et s’en fut. Lorsqu’il fut en dehors de l’auberge, le crépuscule tombait. Il avait donc été évanoui presque deux jours ! Toutefois, il avait à faire. Il devait absolument trouver quelqu’un qui puisse le renseigner sur ce qu’il lui était arrivé. Grâce aux récits d’aventuriers qu’il avait croisés dans la ville, le garçon savait que les elfes avaient été les premiers Azerothiens à rencontrer des démons. C’était donc décidé, le jeune homme partirait pour Darnassus. Tandis qu’il marchait, il perçut que ses sens avaient changé. Ses sensations étaient … différentes.

Dorval monta les escaliers qui menaient au perchoir des griffons de la cité. Là, il demanda un voyage pour le Port de Menethil. Le maître des griffons lui répondit : « Quinze pièces d’argent petit ! »

Le jeune homme pestait intérieurement tandis qu’il payait. Toutes ses économies envolées !

Quelques minutes plus tard, il franchissait les monts qui marquaient la frontière entre les Steppes Ardentes et la Forêt d’Elwynn. L’air se faisait plus rare en oxygène, plus toxique, chargé de cendres et de poussières. Et de magie noire.

Cette pensée lui fit un drôle d’effet. D’où diable tenait-il cela ?

Tandis qu’il était plongé dans ses réflexions, un éclair noir frappa sa monture et l’abattit en plein vol. Dorval hurla de terreur. Il chutait à une vitesse vertigineuse.

Une dizaine de mètres au dessus du sol, il se mit à flotter dans les airs comme une plume. Lorsqu’il fut sur la terre ferme, il vit qu’il faisait face à un homme à l’allure mystérieuse.

Vêtu d’une armure et de brassards d’argent, d’espauliers et d’un kilt en tissu noir, le tout couvert runes étranges, l’étrange individu ressemblait beaucoup aux invocateurs morts dans la cave deux jours auparavant. Sur son visage, deux énormes cicatrices lui striaient la peau. Verticales, elles partaient du front jusqu’à la bouche en passant par les orbites… vides.

« Voilà des années que je n’ai pas vu un cas pareil. » dit l’homme. « Peut-être même le premier de ma longue vie. »

Il tourna lentement son visage vers le jeune garçon. « Bonjour Dorval, je suis Mor’Zul, dit le Porte-Sang. »

L’adolescent rétorqua : « Mais vous n’êtes pas bien ?! Vous abattez ma monture en plein vol, je manque de mourir m’écrasant, tout ça pour me dire … bonjour ?! »

Calmement, Mor’Zul lui répondit : « Premièrement mon garçon tu ne peux plus mourir comme n’importe quel mortel, soit en t’écrasant dans le cas présent. Secondement, je t’ai fais venir ici pour répondre à tes autres questions et t’aider à maîtriser tes pouvoirs. »

« Mes … ? »

« Pouvoirs, oui, car en touchant les restes du Démon, tu t’es approprié ses capacités. De ce fait, tu es devenu l’un des nôtres, un démoniste ! »

Chapitre III : Nouveaux Compagnons et Surprise de Baron

Dorval regardait Mor’Zul bouche bée. Après un instant de silence, il parvint tout juste à articuler : « Comment ? Je … Je n’ai … Impossible ! … Je n’ai jamais eu aucun don pour la magie. »

Le Porte-Sang éclata de rire : « Impossible ? Tu apprendras vite que rien n’est impossible mon jeune ami. Observe la marque que tu portes sur ta main gauche. Pense à ton rêve et à ton nouveau ressenti de la dimension qui nous entoure. Tout cela est une manifestation de tes dons pour la magie ! »

Le garçon réfléchit attentivement. L’explication était plausible. Cependant, il refusait d’y croire, c’était trop beau !

« Prouvez-le moi ! » dit-il.

« Mais tu vas te convaincre toi même de tes capacités. Voici une formule, tout simple, destinée à détecter la présence de pouvoirs magiques chez des novices. Si, comme je m’y attends, tu en possèdes, une lueur devrait illuminer ta marque. » répondit le maître démoniste. Dorval mémorisa la formule et se mit à incanter.

« Concentre toi ! » lui souffla Mor’Zul.

Un souvenir traversa alors le jeune homme.

Il se revoyait à Hurlevent, assis devant la banque, à rêvasser de devenir un jour un de ces aventuriers de renom qu’il avait tant enviés. Ce jour arrivait-il enfin ?

Et sa main gauche brûla. Une flamme flamboyante, de couleur verte, lui léchait le membre.

Dorval leva les yeux vers le Porte-Sang et murmura d’une voix rauque, empreinte d’excitation : « Apprenez-moi … Apprenez-moi tout ! »

Les cendres brûlaient leurs gorges. La poussière s’insinuait sous leurs lourdes armures et leur collait à la peau. L’air était presque irrespirable. Les membres de la guilde “Nihilum“ montaient les dernières marches qui les conduisaient sur le toit du Temple Noir, dans la Vallée d’Ombrelune, une des régions du monde brisé de l’Outreterre. Ils étaient accompagnés d’Akama le draeneï roué et de Maiev, l’ancienne geôlière dupée du Traître.

La bataille pour parvenir jusqu’ici avait été une vraie boucherie. Dix des vingt-cinq membres que comptait l’expédition avaient péris. Les survivants avaient le cœur lourd. « Reprenez-vous, nom d’un chien ! Il est là ! » beugla quelqu’un. Tous se reprirent, ce n’était pas le moment de flancher. Ils se placèrent selon la stratégie convenue.

Une dizaine de mètres devant eux se tenait Illidan Hurlorage, agenouillé et contemplant un crâne. Sa peau était d’un gris presque blanc. Sur sa poitrine, on pouvait apercevoir de mystiques signes tatoués.

Entre ses longues oreilles et sa tête, un ruban décoloré était posé devant ses yeux. Toutefois, une lueur émeraude émanait du regard du démon. Au niveau du front, deux immenses cornes courbes pointaient vers le ciel ténébreux de la Vallée d’Ombrelune. Lui tenant lieu de jambes, de longues pattes parsemées d’un épais pelage dru se finissaient par des sabots. Dans son dos, de grandes ailes fripées étaient repliées.

Brusquement, le Traître se releva. Puis il se tourna vers le roué qui accompagnait Nihilum et s’exclama d’une voix forte : « Akama… Votre duplicité est à peine surprenante… J’aurais dû vous tuer il y a bien longtemps ! »

Le draeneï sortit deux longs cimeterres effilés aux reflets dorés de leurs étuis de cuir et répondit : « Nous sommes là pour mettre fin à ton règne ! Outreterre doit être libérée ! »

Le démon lui rétorqua, tout en brandissant son bras d’une pâleur cadavérique, « Bien essayé ! Je reste convaincu de ma suprématie ! »

Akama se tourna vers les aventuriers qui étaient avec lui : « Le moment est venu héros ! Attaquez ! »

Une clameur s’éleva dans les rangs de Nihilum. Puis, guerriers, paladins et voleurs chargèrent. Les mages, prêtres et druides déchaînèrent leurs pouvoirs. Illidan fit apparaître dans ses mains crochues deux immenses glaives de guerre verts et s’écria : « Vous n’êtes pas prêts ! »

Six mois s’étaient écoulés depuis que Dorval avait débuté sa formation. Des semaines passées à se plonger dans de vieux parchemins, à réciter d’antiques formules pour apprendre à maîtriser les noirs arcanes des démonistes. Dans ses moments de doute, le garçon repensait à sa vie précédant son arrivée à Hurlevent. Ses seuls souvenirs étaient ces images de gens paisibles qui s’effondraient brusquement pour se relever en zombies décharnés et meurtriers. L’adolescent passait parfois des heures à fouiller sa mémoire pour avoir un peu plus que ces visions d’horreur mais rien ne venait.

Cependant, sa puissance magique ne cessait de s’accroître, le consolant quelque peu et le grisant… Incroyablement !

Son maître voyait en lui un apprenti doué. Le lancement d’un trait de l’ombre, le drain de la vie d’un ennemi, l’invocation d’un diablotin ou d’une succube du Néant Distordu avaient été des exercices simples pour le jeune sorcier.

Le repère du Porte-Sang était situé non loin du Mont Rochenoire. Là-bas, nombre de sorciers et exhalombres résidaient. Afin de tester ses compétences nouvellement acquises, Dorval était allé régulièrement les affronter. Ses talents lui avaient valu une certaine réputation chez les orcs de la Horde Noire comme chez les nains sombrefers.

Un jour, son maître lui avait lancé un défi qui consistait à se procurer certains artéfacts dans le but d’invoquer un démon infernal, une puissante créature démoniaque aux pouvoirs dévastateurs.

Dorval avait donc dû rechercher trois gemmes. Celles-ci venaient des quatre coins d’Azeroth. La première en Azshara, gardée par des satyres. La seconde dans les Terres Foudroyées, détenue par les sentinelles corrompues de la Porte des Ténébres. Enfin, la dernière était dans une forteresse, le fort des ombres, à Jaedenar, en Gangrebois. Une fois les trois pierres en sa possession, l’apprenti démoniste avait affronté le puissant Kroshius, un démon infernal qui était en Azeroth depuis des millénaires. Après un âpre combat, Dorval avait récupéré le noyau ardent de la créature.

Ce rite accompli, le jeune homme pouvait désormais convoquer par sa seule volonté un terrible démon qui lui était entièrement soumis. Fier de lui, il était alors rentré au repaire de son mentor où Mor’Zul le félicita : « Bien. Excellent même ! J’ai une autre mission pour toi, afin de parfaire ta maîtrise de nos pratiques. »

Curieux, Dorval demanda : « En quoi consiste-t-elle ? »

Un sourire malicieux apparu sur le visage du Porte-Sang qui répondit : « Nos capacités nous offrent de grandes possibilités. L’ombre, la gangre-flamme et les démons sont nos domaines de prédilection. À Hurlevent, tu as vu des magiciens qui tentaient d’invoquer un Nathrezim et … »

Le garçon ne se souvenait que trop bien de cette nuit là. Cette créature avait réduit en miettes ceux qui avaient cru pouvoir la contrôler. Il coupa son maître :

« Oui je les ai vus ! Ils ont réussi l’invocation. Mais aucune volonté humaine ne peut asservir un Nathrezim !

  • Là est ton erreur. Ces imbéciles n’étaient pas préparés. C’étaient des faibles. C’est un exercice difficile j’en conviens. Mais pas impossible. Pendant tes pérégrinations, j’ai localisé un grimoire écrit il y a fort longtemps. Cet ouvrage donne les outils pour réaliser cette invocation.Va me le trouver et nous pourrons alors réussir cet ultime tour de force ! » lui dit Mor’Zul.

Etourdi par ces révélations, Dorval se mit à rêver. S’il y parvenait, ce serait un couronnement ! Il se voyait déjà lâcher un Nathrezim sur ses adversaires, les réduisant à néant. Grâce à ses nouveaux pouvoirs, il pourrait défier les plus grands mages d’Hurlevent ! Revenant à la réalité, il demanda : « Vous m’avez dit que vous connaissez la localisation du manuscrit, où est-il ? »

Le maître démoniste répondit : « Le livre a une longue histoire que je t’épargnerai. Il a traversé bien des époques et bien des guerres. Par un concours de circonstances, c’est un chevalier de la mort du Fléau qui l’a désormais. Il s’agit du Baron Vaillefendre, qui règne en maître sur la cité maudite de Stratholme ! »

« Stratholme. »

Ce nom résonna étrangement aux oreilles de Dorval. D’abord doucement puis avec de plus en plus de force.

« Stratholme. »

Sa tête se mit à bourdonner.

« Stratholme. »

Une sensation froide remonta le long de son échine.

« Stratholme. »

Des images floues se mirent à défiler dans tête, tandis que le nom résonnait toujours comme le son d’une cloche.

« Stratholme. »

Une image se fit plus nette. Une ville en flammes.

« Stratholme. »

Puis une autre. Deux hommes en armes qui se disputent.

« Stratholme. »

Dorval tomba à genou. Les souvenirs. Ceux qu’il avait cherchés pendant des heures. Il les tenait presque. IL LES TENAIT !

« Stratholme. »

Une femme, belle, vêtue de pourpre criait.

« Stratholme. »

Une émotion fusa en lui, comme un flot déchainé, qui le déstabilisa.

« Stratholme. »

Un homme qui s’effondre.

« Le Fléau. »

Il eut l’impression que sa tête allait exploser. Quand soudain, une voix lui parvint, lointaine, mais identifiable. Une voix d’homme.

« Un traître ? Vous avez perdu l’esprit Arthas ! »

D’où lui venaient ces souvenirs, ces émotions. Pourquoi ?

« DORVAL !!! »

Il était étendu par terre. Son mentor était penché au dessus de lui. Mor’Zul lui murmura : « Que s’est-il passé ? »

Dorval toussa. Il avait la bouche pâteuse. Il bredouilla : « Vision … J’ai eu une vision. Stratholme. Je connais ce nom … Il me dit quelque chose … Je … »

Le Porte-Sang fronça les sourcils. Il prit le crâne de son apprenti dans sa paume et souffla quelques mots dans un langage incompréhensible.

« Non pas une vision. Un sort qui t’a été jeté. Tes pouvoirs, en se développant, l’ont brisé. Ta mémoire revient. »

Le jeune homme se remit sur son séant. Il se massa le cou puis il marmonna : « J’irai à Stratholme récupérer votre bouquin. »

Le maître démoniste acquiesça pendant que son apprenti revêtait un lourd pardessus noir à capuchon et prenait son bâton sculpté. Ensuite, il se dirigea vers la porte du repaire.

De son embrasure, Mor’Zul observait son élève s’éloigner lentement sous le ciel rougeoyant des Steppes Ardentes. « Va à Stratholme trouver les réponses dont tu as besoin. » souffla-t-il.

« Il y a un fou qui veut aller à Stratholme ! Amenez-vous ! »

Confortablement installés dans l’auberge de la Rose Dorée à Hurlevent, Azazrel l’elfe, Nimby le gnome, Hargorn le nain et Ïay le draeneï, se regardèrent abasourdis. Le nain dit de sa voix gutturale : « Plus personne ne s’est aventuré dans Stratholme depuis … »

« Depuis la réouverture de la Port des Ténèbres mon ami. » coupa la voix douce d’Azazrel.

« Surtout que cette ruine a été pillée sans vergogne. Ce qui reste d’équipement et de trésor est complètement dépassé ! Tout le monde va en Outreterre, l’or y coule plus vite ! » renchérit Nimby de sa voix fluette.

« Allons voir cet imbécile ! » ricana Ïay.

Mais ils ne trouvèrent pas du tout un imbécile. Au centre de la place du quartier commerçant, les habitants de la ville se regroupaient. La foule s’était rassemblée devant une silhouette, visiblement encapuchonnée. Elle tenait dans sa main gauche un bâton. Lorsque les quatre amis furent assez proches, ils virent que la silhouette appartenait à un homme, de par sa corpulence.

L’homme s’exclama d’une voix forte mais qui semblait appartenir à quelqu’un de jeune : « Je cherche quatre aventuriers assez courageux pour lancer une attaque éclair à Stratholme, dans les Maleterres de l’est… »

L’assemblée frissonna en entendant ce nom.

« … Vous pourrez y prendre tout ce que vous désirez. Je ne cherche qu’un livre pour mes recherches. Je sais que ce genre de voyage peut paraître inutile par les temps qui courent mais pour celles et ceux qui n’ont pas acquis suffisamment de puissance pour s’engager sur le front en Outreterre, cette expédition reste un moyen substantiel de … »

« Vous avez tout dis, jeune homme ! »

Un guerrier à la mine sinistre se détacha du rassemblement : « Lequel d’entre nous s’aventurerait dans un endroit aussi pourri que dangereux sans l’assurance d’y trouver une juste récompense qui payerait ses efforts ? »

Une rumeur d’approbation parcourue l’assistance.

Hargorn lança : « Moi et mes amis, nous sommes prêts à l’accompagner. Mais il y a une condition. »

Léger silence. « Que cet étranger nous pait une tournée de bière tonneblonde ! ». La foule éclata de rire.

Le guerrier sourit et reprit : « Hargorn. Nain dont le nom est connu du chef de guerre de la Horde lui même, pour avoir terrassé Ragnaros, le seigneur du feu.

Aujourd’hui, sa réputation se limite à celle d’un buveur chevronné de Tonneblonde effectivement. Tu fais le bonheur de tous les aubergistes l’ami ! D’ici à Austrivage ! »

Le silence se fit.

Le nain rétorqua doucement :

« Certes, après la chute de Ragnaros, j’ai pris une retraite bien méritée. Mais je suis prêt à en sortir ! Oui ! Ce jeunot me propose une véritable aventure ! Et non pas un « service » rendu à l’Alliance qui endettera mon pays et ma faction. Non ! » Il pointait le spadassin de l’index et souriait à présent : « Hein Ivar ? Ça c’est ta spécialité, non ? Combien Ivar ?! Combien ? Dis leurs ! Dix millions de pièces d’or pour abattre le seigneur Kazzak. Voilà ce que tu as exigé à l’état major comme un vulgaire mercenaire. D’autant plus qu’aux dernières nouvelles, le raid de ta guilde a échoué !! »

Le guerrier foudroya le chasseur du regard mais ne répliqua pas. Pendant ce temps, l’inconnu avait retiré son capuchon. Quand son visage fut à découvert, la foule l’invectiva de toute part. Un boucher de la vielle ville lui hurla : « Dorval ! Sale voleur ! Tu me dois au moins vingt livres de viande avec ce que tu m’as volé toutes ces années ! »

Une tisserande, du quartier des mages, ajouta de plus belle : « Et moi alors ? Comment croyez-vous qu’il se soit vêtu tout ce temps ? Dix neuf rouleaux d’étoffes de lin, voilà ce que me doit ce misérable ! »

Un boulanger allait crier sa colère à son tour lorsque le dénommé Dorval lui coupa la parole d’un geste : « Commerçants de Hurlevent, je vous présente mes humbles excuses pour mes larcins d’enfance.

Je vous promets un remboursement, avec intérêt, de mes dettes. En attendant, je repose ma question, qui me suivra à Stratholme ? »

Un sourire éclaira le visage vieillissant du nain Hargorn : « Moi fiston ! Je t’accompagne ! »

Nimby, qui se tenait à ses côtés, dit également : « Moi aussi ! »

Azazrel murmura : « Ich’nöu â la ! Je me joins à vous, amis. »

Les trois compagnons se tournèrent vers Ïay. Celui-ci maugréa : « Non ! Pas cette fois les gars ! Je suis d’accord avec Ivar, je ne viendrai pas ! »

Dorval remit sa capuche et tous les quatre, l’homme, l’elfe, le nain et le gnome, ils se dirigèrent vers le perchoir des griffons. De là, avec leurs montures, ils prirent leur envol vers les ténèbres et la corruption du Mal, vers Stratholme.

Quatre griffons volaient à tire-d’aile dans le ciel noir des Maleterres de l’est. Dorval se tenait sur le premier, couleur ébène, son long pardessus claquant dans le vent. Sur le deuxième, au plumage blanc immaculé, Nimby tenait fermement les rennes de sa monture. Le jeune sorcier et lui discutaient : « Dis moi jeune homme, quel genre d’aventurier es-tu ? Un paladin, un voleur, un prêtre, un mage comme moi peut être ? »

Dorval eut un petit sourire : « Rien de tout cela. J’appartiens à la caste des démonistes. »

Une ombre furtive passa sur le visage du petit gnome. Il frémit : « Sais–tu au moins à quels dangers tu t’exposes par de telles pratiques ?

Il y a un coût, parfois plus grand que la mort elle-même, pour manier pareilles arcanes ! » le prévint-il. Le garçon resta silencieux pendant quelques instants. Puis il dit : « Je saurai me souvenir de ces sages conseils. Mais parlons de nos arts respectifs sans rouvrir cet éternel débat entre les mages du Kirin Tor et les démonistes veux-tu ? »

La mine du magicien s’éclaira : « Volontiers. J’ai d’ailleurs quelques questions. La première porte sur votre formule pour invoquer le feu et … »

Ainsi, tous deux palabrèrent au sujet de la magie et de ses diverses applications.

Azazrel et Hargorn volaient sur les deux derniers griffons aux robes de bronze. Ils se remémoraient de vieux souvenirs :

« Te souviens-tu de nos combats dans ces plaines mille fois maudites l’elfe ? Des quêtes que nous avons accomplis ? Tiens regarde là-bas au loin, le lac de Darrowmere ! Et là, la Main de Tyr ! »

Azazrel jeta un regard attristé sur le paysage détruit par le Fléau qui s’étendait sous lui : « Bien sûr que je m’en souviens. Mais regarde autour de toi, rien de tout cela n’a servi. Quelle catastrophe ! »

Il ferma les yeux et psalmodia.

« La nature souffre toujours beaucoup ici. Une sombre magie l’empêche de reprendre ses droits. Les artifices du Roi-Liche pèsent sur cette contrée » fit-il après quelques instants.

Hargorn l’observa. Bien qu’il n’ait pas les dons de druidisme de son ami pour percevoir la corruption qu’il évoquait, ses talents de chasseur aiguisaient ses sens.

Et ceux-ci ne lui disaient qu’une chose, que la mort rodait dans les Maleterres. Le nain leva les yeux. Leur destination approchait : « La chapelle d’Espoir de la Lumière approche les enfants ! » cria-t-il.

Quand les griffons furent au sol, les quatre compagnons s’avancèrent à l’entrée du bâtiment religieux. Une voix grave résonna dans l’air :

« Des visiteurs ! Vous ne combattez pas la Légion en Outreterre aventuriers ? »

Le général Maxwell Tyrosus sortait de la chapelle. C’était un homme grand, les cheveux d’un roux vif et le teint mate. Son visage buriné, était marqué de cicatrices, témoignage des nombreuses batailles qu’avait essuyées le général.

Six années auparavant, Tyrosus avait fondé l’Aube d’Argent, un groupe de combattants qui luttaient contre toutes les menaces qui pesaient sur Azeroth. Aujourd’hui, c’était le Fléau qui représentait cette menace. Il avait pris cette décision après qu’une dispute eut éclaté parmi l’état major de la Croisade Écarlate dont il faisait parti.

Le regard du vétéran se posa sur Hargorn. « Par la lumière ! Hargorn, le chasseur ! » fit-il en reconnaissant le nain. Il observa ensuite l’assemblée qui se tenait devant lui : « Nimby ? Le frère de Yimo ? »

Gêné, le gnome répondit :

« Lui-même général.

  • Votre frère est-il toujours membre de la guilde Eden Aurorae ?
  • Il est mort mon général, dans une escarmouche contre le Fléau aux Berceaux-de-l’Hiver.
  • Mes condoléances mon ami. J’en suis navré, croyez le bien. »

Puis Tyrosus reconnu Azazrel : « Le sage Azazrel ! C’est un plaisir de revoir le druide de Darnassus ! »

Enfin, le militaire se tourna vers Dorval : « À qui ai-je à faire ?

-Dorval, membre de la caste des démonistes, mon général. »

Les yeux de Tyrosus s’agrandirent. Il grinça : « Rien que ça, un démoniste … »

Un silence gênant se tint entre les deux hommes. Rapidement, Maxwell le brisa en demandant : « Et peut-on savoir ce qui vous amène ici ? »

L’elfe, le nain et le gnome se tournèrent de concert vers Dorval : « Je suis à la recherche d’un manuscrit pour ma formation. Il détient des formules et des recettes dont j’ai besoin. Mon maître aurait localisé l’ouvrage dans Stratholme, en la possession du Baron Vaillefendre. Mes compagnons sont ici pour m’aider dans cette quête. »

Maxwell les regarda bouche bée : « Vous êtes complètement fous ma parole ! Vaillefendre garde cette cité comme la prunelle de ses yeux ! Et vous ne connaissez pas la meilleure ! L’avant garde Écarlate avait réussi à établir une tête de pont dans la ville. Ils y gagnaient du terrain. Or depuis quelques semaines, nous n’avions plus aucune nouvelle. J’avais envoyé trente éclaireurs pour obtenir des informations. Un seul est revenu, dans un piteux état. Au bord de la folie. Il nous a dit que des centaines de morts-vivants d’élite sont arrivés de Norfendre et ils ont massacré tout le monde ! Le bastion écarlate n’est qu’une ruine à présent ! …

… Pour en revenir à Vaillefendre, c’est un chevalier cruel, impitoyable et sanguinaire. Même sans ses pouvoirs démesurés, c’est un combattant hors pair ! Vous ne reviendriez pas vivants de Stratholme ! »

Hargorn, Azazrel et Nimby étaient sous le choc. Les déclarations de Tyrosus étaient terribles. Si le Fléau ne pouvait plus être contenu dans les Maleterres, tous les royaumes étaient en grand danger.

Soudain, une voix chevrotante, aigue, résonnant comme de l’acier, s’éleva : « Je dois y aller ! Je dois me rendre dans la cité ! »

Le gnome, le nain, l’elfe et le vétéran se tournèrent. Ils s’aperçurent que c’était Dorval qui avait prononcé ces mots. Un éclat de folie brillait dans son regard. Dans sa main gauche, brûlait une flamme verte.

« La gangre-flamme ! Mettez vous à l’abris ! » hurla Nimby aux trois autres qui contemplaient ce triste spectacle avec stupéfaction. Ils coururent tous les quatre dans la chapelle.

BANG !

Dorval avait disparu. Tout retourné, le gnome magicien marmonnait pour lui même.

« Malédiction … Vieux sortilège … Oublié … »

Hargorn tentait de comprendre ce qu’il disait tandis qu’Azazrel et Tyrosus discutaient. Le général s’exclama : « Morbleu ! Il faut que vous retrouviez ce garçon. »

« Nous nous y emploierons général. Nous lui avons promis notre aide de toute façon. » répondit l’elfe de la nuit.

Les trois compagnons allèrent à l’écurie sangler des montures. Lorsqu’ils furent sur le point de partir, Tyrosus leur lança : « Trouvez aussi quelle malédiction le frappe. Sa réaction était très étrange ! »

Les trois amis acquiescèrent et s’en furent au galop, en prenant la direction de Stratholme.

Ils retrouvèrent Dorval quelques heures plus tard, aux abords de la cité. Il se tenait debout, raide comme un piquet, devant un pont de pierres qui enjambait des eaux noirâtres, apparemment des douves. Lorsqu’ils s’en approchèrent, il était pâle et tremblant. Le garçon se tourna vers eux : « Je … Je suis désolé. Je ne sais pas ce qui m’a pris. »

Il se tût et regarda le sol, honteux. Hargorn prit les choses en main. Il ordonna : « Les enfants, on ne va pas rester plantés là. On s’écarte de la route, c’est plus prudent et on établit un campement. »

Tous s’activèrent. « Quand c’est fait, mon magicien et mon druide en herbe – il fit un clin d’œil à ses deux compères – vous me trouvez ce qu’à ce ptit gars. Il faut que ça se règle parce qu’on on a une sacrée journée demain ! »

Quelques minutes après, ils s’étaient installés derrière un petit tertre en terre noire. Une odeur fétide de putréfaction s’en échappait. Mais c’était tant mieux, ça leur permettait de ne pas se faire repérer par les troupiers du Fléau.

Toujours dans la même veine, Hargorn préparait à manger, sardines froides en sauce et racines, sans feux. Pendant ce temps, Azazrel, Dorval et Nimby parlementaient.

L’elfe demanda au jeune sorcier : « Dis nous tout ami, n’omet aucun détail. »

Alors l’adolescent raconta. Il parla de ses premiers souvenirs, lorsqu’il s’était réveillé à Hurlevent à l’âge de dix ans chez un vieil apothicaire qui lui avait appris son nom. Très vite, il s’était enfui pour vivre dans les rues.

Il confia que les seules images qu’il avait alors de son passé, c’étaient celles de paisibles citadins s’effondrant brusquement puis qui se relevaient en monstruosités plus mortes que vivantes.

Il narra l’épisode de la cave secrète, située sous l’auberge, où il avait assisté à l’invocation d’un Nathrezim puis qu’il avait touché les cendres de la créature et qu’il s’était évanoui. Parfois, le druide et ou le magicien l’arrêtait pour qu’il précise un passage de son récit. Puis le garçon reprenait. Il décrivit ensuite son arrivée chez Mor’Zul (en entendant ce nom, le gnome grogna) qui l’avait formé. Enfin, il expliqua ce qu’il lui était arrivé juste avant de partir pour Hurlevent, ainsi que l’analyse de son maître.

À la fin de son histoire, ce fût Nimby qui parla : « Il faut admettre que ton mentor a vu juste. Tu as dû assister dans ton enfance à des évènements que quelqu’un ne voulait pas que tu voies. Cette personne t’a jeté un sort d’amnésie. Mais l’individu a dû mal l’éxécuter et tes pouvoirs, acquis par le biais des cendres du démons, en se développant, rongent cette barrière magique. Ce qui explique pourquoi des brides de ta mémoire commencent à ressurgir. »

Azazrel finit l’explication d’une voix calme, ce qui apparemment apaisait Dorval :

« Cette réaction qui semble résulter de chaque évocation de ton passé doit être intimement liée à ce que tu as vu et donc ce qu’il t’est occulté pour l’instant. Je te conseille d’être très prudent demain. »

Lorsqu’ils eurent finis de discuter, Hargorn vint les prévenir qu’« il était ****ment temps de se mettre à table ! »

Pendant que les ombres s’allongeaient au clair d’une pleine lune qui s’élevait dans un ciel sans étoile, les quatre compagnons mangeaient et buvaient en silence.

Au loin, ils percevaient le bruit des troupes morts-vivantes qui exécutaient leurs rondes ; d’un pas lourd qui faisait trembler la terre pour les aberrations de chair ou avec un son de maille qui racle le sol pour les guerriers squelettes.

D’encore plus loin, leur parvenaient les hurlements des chiens pestiférés qui pullulaient dans la région. Après leur repas, Azazrel prit le premier tour de garde. Les trois autres s’endormirent, leurs armes non loin d’eux. Le lendemain, ce fut Nimby qui réveilla tout ce petit monde : « C’est l’aube, compagnon. » chuchota-t-il à chacun d’entre eux, non qu’il fût-ce pleinement jour comme on pouvait l’entendre en Forêt d’Elwynn ou en Dun Morogh. Mais puisque les ténèbres qui les enveloppaient en permanence se faisaient moins opaques, on pouvait en déduire qu’effectivement, le jour se levait. Les quatre aventuriers se rincèrent le visage avec de l’eau invoquée par Nimby et prirent leurs armes.

Au moment où ils allaient se mettre en route, une voix forte et glaciale brisa le silence du petit matin : « Bien maintenant que ces messieurs ont achevé leurs ablutions matinales, peut être pouvons-nous passer aux choses sérieuses ? »

Un homme de haute stature leur apparut dans la brume. Sa peau était d’un blanc de craie et ses yeux, sans pupilles et noirs de jais, brillaient pourtant de mille feux sombres.

Il était vêtu d’une armure indigo, parsemée d’ossements. Une lourde cape pourpre lui tombait lâchement des épaules. De rares cheveux grisonnants et un ruban noir coiffaient le sommet de son crâne. Il tenait dans sa main une immense flamberge luisante garnie de runes étranges. « Veuillez me pardonnez, j’en oublie la politesse la plus élémentaire. Je me présente : Baron Vaillefendre, maître de ces lieux… »

Chapitre IV : Un un ours, un gnome et un elfe en moins
Les derniers rayons du soleil, flamboyant dans le crépuscule, disparaissaient à l’horizon. Une grande cité aux murailles blanches, blottie derrière un large cours d’eau qui lui servait de douve, brûlait. Un petit garçon en larmes se tenait devant l’une des deux arches qui constituaient l’entrée de la ville. Un homme à cheval en sortait, accompagné par deux gardes lourdement armés. Le cavalier et son escorte passèrent à côté de l’enfant qui continuait de pleurer. L’un des gardes le poussa en grognant : « Du large gamin, place au seigneur Vaillefendre. »

Ce dernier ne broncha pas. Les larmes ruisselant sur ses joues rosies par une légère bise, il avait le regard rivé sur la ville. D’immenses flammes s’en échappaient, produisant une chaleur épouvantable. Des cris stridents, témoins d’une horreur invisible aux yeux du petit, accompagnaient ce spectacle. « Mère … Père … Kaerina. Revenez. » bredouilla-t-il.

Entendant ces paroles, l’homme à cheval et ses gardes éclatèrent d’un rire sonore.

Le trouble envahissait Dorval à mesure qu’il revenait à la réalité. Il avait la vue brouillée. « Vous … ». Il avait du mal à parler et suffoquait. « Je dois me contrôler. » pensa-t-il. Le garçon prit une profonde inspiration.

« Je vous connais ! Je sais que vous étiez présent ! » articula-t-il entre ses dents. Vaillefendre sourit et susurra chacune de ses paroles, comme pour les savourer : « Oui très cher. Effectivement nous avons déjà eu cet honneur. Et oui, j’étais là. J’ai vu tes parents mourir. Puis se relever en esclaves ! »

Il ajouta, sur un ton semblable à un chuchotement : « Laisse moi te conter leur chute ! Ta mère d’abord. Soyons galants ! Un revers de masse dans le dos y suffit. Ton père, impuissant, se laissa ensuite abattre. Une lance lui traversa le torse. Enfin, ta sœur. Une flèche. Une seule. »

Le rire dément de Vaillefendre éclata soudain dans l’air des Maleterres, comme le claquement d’un fouet.

Froid comme la glace.

Il reprit, avec le même sourire narquois : « Pathétique hein mon garçon ? Assassiné par leur propre pr… »

« Nooooooonnn !! Dorval c’est un piège, quelque chose sort de la cité ! » hurla Hargorn. Le démoniste fit volte-face. Une masse sombre avançait effectivement au niveau des ruines en forme d’arche, près de l’entrée de la ville.

En forme d’arche. Des arches. Deux arches.

Une fois de plus, les souvenirs de Dorval refaisaient surface, en morceaux, sans qu’il ne puisse se remémorer un tout. Un bruit de sabot résonna. Le garçon se tourna de nouveau.

Vaillefendre s’enfuyait vers la cité, monté sur une créature faite d’os et de débris d’armure. « Si tu veux tes réponses et ton livre, il faudra venir les chercher, ah ah ! » tonitrua le Baron.

« Hargorn, qu’est ce c’est ? » lança Nimby. Le nain ferma les yeux. Un cri de rapace retentit. Brusquement, il les rouvrit. Il balbutiait de terreur : « … Tous ! …. Entière ! »

« Quoi ? De quoi entière ?! » beugla Dorval. Azazrel, qui n’avait rien dit depuis l’arrivée du Baron, laissa tomber :

« L’armée de Stratholme. Tous les morts vivants en garnison. Sans exception. Ils arrivent vers nous … »

Nimby eut une idée : « La porte de service ! J’ai encore la clé ! Pendant qu’ils nous chercheront ici, nous entrerons dans la ville. »

Hargorn semblait retrouver ses idées quand il dit : « Parfait. Alors en route. Nous avons une quête à accomplir les enfants ! ». Dorval psalmodia quelques mots puis il bondit sur un imposant destrier de flammes qui venait d’apparaître sous ses yeux. Les trois autres prirent leurs montures respectives et tous s’en furent au triple galop.

Quelques minutes plus tard, ils avançaient prudemment dans les ruelles de Stratholme. Se remettant de ses émotions, Dorval ne pouvait quitter les bâtiments des yeux. Certains n’étaient plus que poussières. D’autres n’avaient qu’un mur. Quelques uns avaient « la chance » de donner encore un semblant d’idée de leur ancienne architecture. Mais tous brûlaient ardemment. D’où venait le combustible dans de telles ruines, mystère.

Hargorn marchait à ses côtés d’un pas pesant pour sa petite taille. La mine triste, il dit doucement : « Sept années que l’ancien joyau du royaume de Lordaeron brûle.

-Comment est-ce possible ? » s’étonna le jeune démoniste.

« Incroyable ! Il ne sait même pas » dit la voix criarde de Nimby qui avançait quelques mètres derrière eux. Le chasseur nain contemplait Dorval d’un air ahuri. Après plusieurs, secondes, il se reprit et lui conta tout bas : « À part la capitale du royaume, Stratholme était la plus grande ville du royaume et la plus peuplée. C’est pourquoi le Fléau devait la convoiter. Pour se constituer une armée.

Ses membres, les damnés, y répandirent une maladie qui transforme ceux qui en sont atteints en morts-vivants. Sur la volonté du prince héritier devenu fou, la cité fut mise à sac pour la purger, par le feu, de cette peste. Mais cela ne suffit pas. Une fois le prince parti, les morts vivants se multiplièrent de nouveau. Depuis ce qu’on appelle “l’épuration de Stratholme”, la ville brûle. En effet, la concentration de la peste est telle que cela agit comme un combustible. »

Azazrel qui marchait devant eux, s’arrêta soudainement. Et pour cause, une triste vision s’offrait à leurs yeux. Des monceaux de cadavres sanguinolents s’entassaient sur tout le pourtour d’une vaste place. Près des anciennes boutiques et maisons réduites en décombres, des centaines de silhouettes noires semblaient discuter autour de chaudrons fumants, bien qu’un silence de mort régnait sur les lieux. Au centre de la place, une tour se dressait. Elle était en pierre polie, de couleur noire. L’édifice s’élevait vers le ciel des Maleterres. Pollué par la peste et teinté d’un rouge-orange par le feu, d’énormes nuages toxiques s’y avançaient lourdement. Le sommet de la tour était coiffé d’un immense cercle en os, ponctué de piques.

« L’abattoir … »

Dorval ne vit même pas qui avait parlé, trop absorbé par ce spectacle morbide.

Vaillefendre les attendait sur les marches du bâtiment. Sa cape, agitée par le vent, semblait vivre dans son dos. Il brandissait son épée luisante d’une main ferme.

« Vous avez échappé temporairement à la mort. Ce n’est que mieux. Mes messires, j’aurai donc l’honneur d’apporter vos têtes sur un plateau au Roi-Liche ! »

Hargorn ne se laissa pas décontenancé. Il chuchota à Azazrel : « Dissimule-toi comme tu sais si bien le faire. Place-toi derrière lui et attend y mon signal. »

Il s’adressa ensuite aux deux autres qui écoutaient : « Nimby, Dorval, quand je le donnerai, déchainez-vous ! »

L’elfe, l’homme et le gnome hochèrent la tête en signe d’approbation. Puis, Azazrel disparut dans un nuage de fumée. Dorval crut voir, ne serait-ce qu’un instant, un puissant félin avant qu’il ne disparaisse. Le nain sortit d’un étui en cuir situé dans son dosun canon à main « souffle-dragon ». Une arme énorme, de couleur rouge, dont le canon était une tête de dragon sculptée. Il chargea son fusil et attendit, les sourcils froncés, visiblement concentré. Enfin, il siffla. Un gigantesque ours brun apparut à ses côtés. L’animal gronda. « Tout doux Brazgal. » murmura le chasseur.

Un rire froid, sans humour, déchira le silence qui pesait sur la place. « Vous pensez être de taille à m’affronter ? » ricana le Baron. Silence.

« ALORS VENEZ VOUS MESURER À LA PUISSANCE DU FLÉAU SI VOUS L’OSEZ !! » rugit-il avant de s’élancer vers ses quatre adversaires, son épée runique à la main.

Hargron tonna : « Maintenant ! » et tira une balle qui, au milieu de sa course, se mua en un éclair bleuté.

Azazrel, sous la forme d’une immense panthère au pelage nuit, bondit sur le Baron, accompagné de l’ours Brazgal. Dorval et Nimby tendirent tous deux leurs bras en avant, d’où jaillirent un éclair de givre et un trait de l’ombre.

Un rictus se forma sur le visage du chevalier de la mort. Il s’arrêta et agita sa flamberge. Les attaques magiques du chasseur, du démoniste et du mage disparurent en même temps, à cinq mètres de leur cible. Mais Azazrel s’abattit avec souplesse derrière Vaillefendre et toutes griffes dehors, il allait le lacérer. Son ennemi se retourna et, d’un revers de lame d’une rapidité foudroyante, le découpa en deux. Dans une explosion de fumée, le corps ensanglanté du druide, qui suffoquait, apparut. Azazrel émit un dernier râle et mourut. Le ténébreux combattant s’en détourna pour s’attaquer au familier d’Hargorn.

Un grondement de tonnerre retentit. Un cratère se forma sous l’ours, dont les abysses bouillonnaient et émettaient une lueur rouge sang qui illuminait la place. Une dernière déflagration et le cratère disparu. De l’animal, il ne restait qu’un petit tas de cendres.

Nimby s’écria : « Non ! »

« Reste concentré ! » lui lança Hargorn. Paradoxalement, son expression faciale criait le contraire. Visiblement, il brûlait de foncer sur son adversaire pour le déchiqueter à mains nues pluôt que de “rester concentré“.

Tandis que Vaillefendre avançait vers eux, Nimby brandit ses deux mains, les paumes grandes ouvertes et cria un mot, un seul, et un souffle ardent fusa sur le sombre spadassin. Juste à temps, Hargorn s’était jeté sur Dorval pour le mettre à couvert.

L’explosion pyrotechnique, partie à une vitesse vertigineuse vers le Baron, se désintégra avant de l’avoir atteint. Vaillefendre affichait l’expression d’une fureur impitoyable. « Vous venez à bout de ma patience ! » cracha-t-il.

Sur ces mots, il agita de nouveau son arme runique. Dorval s’était avancé aux côtés d’Hargorn. Un étrange son se fit entendre derrière eux, comme un bruit de succion. Ils se retournèrent et virent que Nimby était couché, face contre terre, le corps couvert de bubons. Il suffoquait. Puis sa peau s’effilocha et ne resta sur le sol que des os et des vêtements.

« Alors là … Cela tu vas me le payer Vaillefendre … » souffla Hargorn. Le nain dégaina deux lames de guerre des Hakkari, épées à l’allure mortelle et aux reflets d’émeraudes. Il attaqua, du tranchant de ses lames.

En retour, le Baron leva son épée, détourna les armes de son adversaire. Puis il abattit lourdement la flamberge vers la tête du chasseur. Celui-ci para et attaqua de nouveau.

Dorval lui, n’était pas en reste. Il achevait une longue tirade. Bientôt ses mains flambaient. Puis, un éclair vert illumina la place. Cette fois, le chevalier de la mort prit le sort de plein fouet. Il fut projeté sur une dizaine de mètres avant de retomber dans un bruit sourd.

Il émit un grognement de douleur et d’un bond se remit sur ses pieds.

Il avait la face brûlée au dernier degré mais ne paraissait pas en souffrir outre mesure. Le seigneur de Stratholme fixait intensément le démoniste et son allié.

Des éclairs sombres ligotèrent Hargorn et le jeune homme. Ils les tiraient inexorablement vers Vaillefendre.

Quand ils les lâchèrent à ses pieds, un froid s’emparât de Dorval. Son esprit se pétrifiait.

Il ne pouvait se souvenir du moindre sortilège. Ses yeux se faisaient lourds. Le froid s’insinuait désormais dans tout son corps. Il s’effondra.

Hargorn, lui, croisait de nouveau le fer avec son ennemi. Le choc de l’acier enchanté contre le métal de saronite retentissait bruyamment dans toute la place.

« Je joue avec toi, nain ! Tu es bon bretteur mais je vais en finir ! » ricana le Baron. Hargorn se figea. La lame de son adversaire se teinta de mauve. Il frappa. Le chasseur para mais ses lames explosèrent et il tomba à genou. Le chevalier de la mort brandit à nouveau son arme, dans le but d’achever le nain. Brusquement, il lâcha son épée et gémit : « Je … Je n’ai plus de force … D’où … Je suis … Faible … Quelle est cette supercherie ?! »

Dorval se relevait, le teint pâle et les mains toujours en avant après avoir lancé la malédiction de faiblesse. Hargorn fit de même, fouilla dans une poche et en tira une fiole, remplie d’un liquide de couleur azure. Il l’a déboucha. D’une voix vibrante de colère, il dit, tout en versant doucement le contenu de la fiole sur son ennemi qui tombait à genou en contemplant toujours ses mains blanches : « Je vais te tuer doucement Vaillefendre ! Pour tout le mal que tu as fait à cette contrée ! Pour le sang des innocents, de mes amis et de mon Brazgal que tu as versé ! »

Il continuait de verser le liquide bleu, de plus en plus vite désormais. « Ce-ci est une eau bénie par l’archevêque Alonsus Faol, connue sous le nom d’eau sacrée de Stratholme. Tu sais ce que cela signifie pour toi ?! »

Le nain acheva de vider la fiole. Lorsqu’elle entra dans le champ de vision du Baron qui était maintenu au sol par le sort, il devint encore plus livide qu’il ne l’était déjà.

Il hurla : « Non !! AAAaaaahhh !! Ça … Ça me brûle !! »

Son armure avait fondu au contact du liquide. Puis celui-ci avait atteint la chair putride du chevalier de la mort. Dorval s’agenouilla aux côtés du seigneur de Stratholme qui continuait de geindre. Une idée lui avait traversé l’esprit. « Vaillefendre, vous qui étiez présent. Comment ma famille a-t-elle été assassinée ? » demanda le sorcier.

Son interlocuteur posa ses yeux noirs sur lui. Puis, le pantin du Roi Liche bredouilla, entre deux gémissements de douleur : « Sois maudit ! C’était … C’était ici-même, lors de l’épuration. Par le prince Arthas Menethil en personne … Sa Majesté … Fou à lier … Sire héritier de Lordaeron … Il a ordonné de massacrer les habitants jusqu’au dernier … Infectés ou non … Peu lui importait … »

Une horreur indiscible saisit le jeune sorcier et lui glaça le sang. Menethil lui-même ! La terreur le faisait trembler tandis que l’adolescent entendit les dernières paroles du chevalier ténébreux, au comble de l’agonie et dont le corps commençait disparaître.

« Alors… Argh ! … Armé de sa puissante masse et prenant la tête de ses hommes … Aaaahhhh … Il est entré dans la ville pour tailler en pièce quiconque se trouvait sur son passage. Les premiers étant tes parents et ta sœur pauvre imbécile !

Mais jamais tu ne l’atteindras. Le Roi-Liche … Le Roi-Liche le protège désormais. Tes pouvoirs de pacotille seront balayés devant la puissance du … du seul vrai Roooiiiiiiiii … »

Sur ces dernières paroles énigmatiques, Vaillefendre fut prit de convulsions. Puis il ne bougea plus.

Dorval sentit alors quelque chose, comme une entrave, lâcher son esprit. Telle une chaine dont les maillons étaient si rouillés qu’elle se serait détachée. Les révélations du Baron avaient achevé de rompre le charme d’oubli. Tout lui revenait. Bien sûr. Stratholme avait été son foyer … Les images se faisaient nettes, limpides comme de l’eau de roche …

L’avenue principale, baignée par la lumière du soleil de fin d’après-midi, avec ses bâtiments en pierres blanches et aux toitures vermeilles. La masse, maniée par un jeune homme aux longs cheveux blonds paille, brisant nette le dos de sa mère, le sang qui s’échappe de sa bouche et macule sa belle robe crème. Son père, juste derrière, hurlant. Son visage ravagé par la tristesse. Puis, le garde en armure aux côtés du jeune prince qui le transperce de sa lance d’acier. Enfin, sa sœur sur le pas de la porte de leur maison aux charpentes de bois, les yeux écarquillés lorsque la flèche l’atteint. Sa course à lui, petit garçon qu’il est, vers les portes de la ville.

Et alors elles coulèrent de nouveau, les mêmes larmes qu’il avait eues six ans plus tôt aux portes de Stratholme. Une fureur incontrôlable l’envahit également. Cette haine au goût si acide. Ce flot de colère si puissant.

« Arthas … » fulmina le garçon. Il abhorrait désormais le prince. Menethil l’avait privé de sa famille, privé de son enfance. Par ailleurs, l’héritier avait assassiné des dizaines d’innocents puisqu’il n’avait pas cherché à savoir qui était atteint par la peste. S’ajoutait la phrase énigmatique de Vaillefendre : « Le Roi-Liche le protège désormais … »

Le futur roi serait donc un traître ? Corrompu par le Fléau ?

Le ressentiment et la frustration de l’adolescent le brûlaient intérieurement.

À ses côtés mais tourné vers ce qui restait de leurs compagnons perdus, Hargorn contemplait l’abattoir. Sans même un regard, il dit au démoniste, la voix pleine de rancœur : « Deux de mes amis et mon familier sont morts ici. Ils avaient un but. Alors tu vas me faire le plaisir, avant que les morts vivants n’arrivent, DE ME TROUVER CE FICHU BOUQUIN !! »

Sa voix gutturale eut écho qui se répercuta dans toute la place. Dorval se secoua et marcha vers l’entrée de l’abattoir. Il en monta les marches gluantes de boue et de chair. Une fois à l’intérieur, il vit que du sang ruisselait sur le sol.

Une odeur de décomposition lui monta aux narines. Le sorcier se faufila le long d’un corridor et arriva dans une antichambre lugubre. Celle-ci était vide. Mis à part un épais manuscrit noir à la reliure de cuir qui trônait au centre d’un cercle tracé avec un pigment de couleur ocre. Sur la première de couverture, il y était inscrit : « Dernier Livre de Medivh, héritier des gardiens et magus de la Tour de Karazhan. »

Le démoniste prit le livre dans ses mains moites. Les paroles de Vaillefendre lui revinrent en mémoire : « Mais jamais tu ne l’atteindras … Tes pouvoirs de pacotille seront balayés face à la puissance du seul vrai Roi. »

Hargorn entra. Il jeta un coup d’œil à l’ouvrage et lança à Dorval : « Les troupiers du Fléau reviennent. Et lorsqu’ils comprendront que le général local est mort, ça va être notre fête. Viens il faut qu’on parte ! »

Quand ils furent partis de la cité maudite, ils se dirigèrent vers la tour de garde de la Couronne.

Symbole de veille perdu d’un autre âge, elle servait maintenant d’avant poste à l’Aube d’Argent. En haut du bâtiment, ils se reposèrent.

Dorval était plongé dans ses pensées. Hargorn parla alors d’une voix douce, avec un sourire contrit : « Je sais ce que tu imagines. Tu rumines ton passé nouvellement retrouvé et tu pleures les personnes qui t’avaient, pour la première fois, manifesté de l’amour en cherchant à t’aider et en te confiant leur amitié. Et là, tu ourdis ta vengeance contre Arthas et le Roi-Liche. Mais bien que Vaillefendre soit un pourri, un meurtrier et un fou, il avait raison sur un point. Tu n’es et ne seras jamais assez fort pour affronter le geôlier des morts »

Dorval laissa aller son regard hors de l’enceinte de la tour. Il observait en direction du sud. Vers le défilé de Deuillevent, vers Karazhan.

« Pas si je me prépare pour cet affrontement. » dit-il au nain.

FIN DU LIVRE I

LIVRE II

Prologue

L’Epuration, quelques mois avant la défaite des démons devant l’Arbre-Monde …

Plus de souffle … Elle n’avait plus de souffle. L’air lui manquait. Sa gorge était en feu. Une douleur foudroyante … Au crâne … Comme si un épieu l’avait transpercée de part en part. Quelque chose de poisseux coule le long de son corps. Du sang … Son sang !

Où étaient ses parents ?

Elle ouvrit une ultime fois les yeux et vit son frère, courant vers les portes de la ville. Resterait-il en vie ? Elle le souhaitait de tout son coeur.

« Je le retrouverai … Après … Quand tout sera fini » se promit-elle.

Autour d’elle, les gens s’effondraient sous la pluie de flèches ou les coups de glaive. Un massacre commi par un prince qu’ils admiraient tant.

Où étaient ses parents ?

Elle n’eut bientôt plus la force de se maintenir debout. Elle s’affaissa. Son corps était pris de convulsions et de tremblements incontrôlables.

« Pourquoi ? » gémit-elle.

Une image de ses parents flotta dans son esprit. Elle les voyait souriant, main dans la main, innondés de soleil. Elle délirait. Une fièvre la prenait. Son frère se joignit à cette vision délicieuse de sa famille rassemblée. Puis ses yeux se fermèrent tout doucement.

Elle eut froid, très froid. Quelqu’un hurla. Soudain, elle ne sentit plus rien. Sa conscience dériva, longtemps. Après ce qui lui sembla être une éternité, une présence émergea du néant.

Une présence forte, imposante, intimidante même. Elle se sentait compressée par cette mystérieuse entité. Une voix, glaciale et profonde, brisa le silence :

-Viens … Viens à moi … Viens à moi et je te ramènerai parmi les tiens !

Elle ne comprenait pas. Qui était cet individu ? Il ne lui inspirait aucune confiance. Elle avait des difficultés pour se concentrer. Elle était frigorifiée, le froid lui faisait l’effet d’une lame lacérant sa peau.

-Deviens ma servante et je te ramènerai parmi les tiens, ajouta la voix.

Le froid augmentait en intensité. La souffrance était insoutenable.

-Viens à moi ! Et tu retrouveras les tiens ! insistait la voix.

Sa conscience s’agita. Ce serait tellement agréable de se libérer du supplice de ce froid mordant. Sa famille ! Elle se raccrochait à cet ultime espoir de la revoir un jour pour ne pas se retrouver engloutie par le néant. La tentation était grande, d’autant que le froid la torturait.

-Viens à moi et je te ramènerai, susurra une dernière fois la voix.

La bise glacée l’écorchait. Elle hésitait. L’entité l’effrayait. La sensation glaciale se fit plus intense.

-Sois ma disciple et tu seras libre de retrouver ta famille ! murmura de nouveau la voix.

Une autre rafale gelée acheva de la convaincre.

-Je … J’accepte … souffla-t-elle.

Alors, elle attendit d’être libérée. Mais le froid, au lieu de diminuer, se fit plus fort encore. Elle eut l’impression qu’une pointe gelée la transperçait. Sa conscience et sa volonté volèrent en éclat. Elle ne se contrôlait plus. Elle eut une vision. Elle vit un pic dans une tempête de neige au sommet duquel se dressait un trône de glace étincelant. Puis une autre image se matérialisa. Le prince qui avait assailli sa ville natale. Il avait un teint d’albâtre et des cheveux blancs. Il se coiffait d’un heaume-couronne. Le métal était si sombre, si opaque, qu’il semblait aspirer le peu de lumière environnante. Ensuite, ses parents lui apparurent. Leur peau était verdâtre. Leurs faces étaient couvertes de cloques et de bubons putrides. Ils hurlèrent. Le son qui sortit de leurs bouches était suraigu, strident … terrifiant. Tandis qu’ils continuaient de crier, les muscles de leurs visages commencèrent à se fendiller, libérant un flot de sang vicié. Ils tendirent leurs bras vers l’avant et se ruèrent vers elle. La voix éclata de rire. Un rire dément et assourdissant.

-Je t’avais promis que tu pourrais revoir ta famille !

Brusquement, c’est elle qu’elle distingua. Vêtue d’une armure noire, le regard cruel, elle massacrait d’innombrables gens avec des pouvoirs incomensurables. Une vision d’horreur sans nom. Partout, elle répandait sang et fureur d’un claquement de doigts. L’amertume et la colère l’envahirent à mesure que ce cauchemar continuait. La voix l’avait trompée.

Les images continuaient de défiler. Des insectoïdes immenses et cadavériques marchaient à ses côtés. Des chevaliers ténébreux qui s’entraînaient. La corruption et la maladie qui se répandaient dans des régions entières. Une forêt luxuriante et ensoleillée bientôt gagnée par le mal qu’elle déclenchait, sans qu’elle ne puisse lutter contre la terrible force que la voix exerçait sur elle. Les habitants de ces bois, des créatures nobles et élégantes, moururent dans d’atroces souffrances, la chair rongée par la gangrène la plus sordide.

Puis, elle discerna un monstre ailé à cornes qui se dressait dans une cité en ruines. Son regard vert émeraude brillait tellement qu’il en devenait aveuglant. Un rictus de haine se dessinait sur son visage. Il brandissait un objet. Un artefact, elle en était certaine. Soudain, les images se brouillèrent. Le monde sembla basculer de nouveau dans le vide et l’obscurité.

Lentement, les morceaux épars de sa conscience se recollèrent. Sa volonté lui revint progressivement. La pression sur son esprit se relâcha. Elle sentit qu’elle avait un corps. Une identité toucha sa pensée. Mais celle-ci était incomplète, blessée.

« Kaerina »

Ce nom résonna violemment à ses oreilles. Elle ouvrit les yeux. Un caveau de pierres grises s’offrit à son regard. Une bougie éclairait faiblement l’endroit. Elle se mit sur son séant et observa sa main. Elle aurait pu être terrifiée quand elle la vit. Elle aurait dû être terrifiée. Mais un simple étonnement la saisit lorsqu’elle observa son bras.

Il n’y avait plus que des os et des lambeaux d’une chair blafarde qui tenaient à peine. Elle reporta son regard sur la pièce qui l’entourait. Un escalier lui faisait face. Elle l’emprunta. Lorsqu’elle en émergea, elle ne sentit rien. Pas l’air qui agitait ses cheveux raides et décolorés, pas l’eau de la pluie qui ruisselait sur son corps décharné. Elle ne sentait strictement rien.

Une voix rauque retentit :

-Que la Dame Noire veille sur vous !

Chapitre I : Parmi les morts

Quatre années après la défaite de la Légion au Mont Hyjal

Le Glas, Royaume déchu de Lordaeron.

- Où suis-je ? questionna Kaerina.

-Au Glas, dans les Royaumes de l’Est lui dit le mort qui lui faisait face.

Kaerina ne parût pas l’entendre. Elle était absorbée dans la contemplation du paysage qui l’entourait. Des arbres morts et pourrissants, une terre noire, parsemée de champignons et de moisissures. Au loin, quelques ruines.

-Je suis le fossoyeur Mordo, reprit le revenant d’une voix gutturale, chargé des nouvelles recrues de la Dame Noire. Les réprouvés ont beaucoup à faire ici.

La mort-vivante sembla revenir à elle. Elle toisait désormais son interlocuteur de son regard jaune.

-Sommes-nous morts ? demanda-t-elle.

-Oui. Mais animés par la nécromancie du Roi-Liche, répondit Mordo.

-Nous ne sommes plus sous son contrôle n’est-ce pas ? La Voix, elle … J’ai senti …

-Non. Nous autres, les réprouvés, il mit sa main sur sa pointrine - ou ce qu’il en restait -, nous avons notre libre-arbitre dans la non-mort. L’important est de savoir ce que vous allez faire de cette deuxième vie. La Dame Noire nous propose un pacte.

Si vous rejoignez nos rangs, vous ne serez jamais abandonnée et vous obtiendrez justice contre la tyrannie du prince des morts. Mais le prix à payer est un engagement et une loyauté sans faille. Acceptez-vous ?

Kaerina sonda ses pensées et ce qu’elle ressentait. Elle ne perçut qu’un vide abyssal. Tout sentiment ou émotion avait disparu, à l’exception d’une seule chose. Sa volonté. Une froide détermination qui l’animait en ce moment même. La vengeance. La vengeance du massacre dont elle avait été témoin. Voilà ce qu’elle réclamait. La vengeance et la vérité. Comprendre pourquoi un tel carnage contre les siens et où étaient-ils à présent. Mais cette tâche nécessitait des alliés. Les réprouvés feraient-ils l’affaire ? La jeune revenante murmurra :

-Je deviendrai une réprouvée.

-C’est ce que nous verrons rétorqua le fossoyeur avec un sourire énigmatique. Aller voir le prêtre des ombres Sarvis dans l’église du village, poursuivit-il. Il est le responsable ici et il vous dira quoi faire.

Kaerina tourna les talons et se dirigea vers les masures en contrebas. De dos, elle entendit Mordo lui lançer :

-Ne tentez pas de nous tromper ! Nous saurons bien assez tôt si vous êtes réellement avec nous !

« Ou contre vous ? » pensa la non-vivante tandis qu’elle dévalait la pente douce qui menait au village du Glas.

Quelques maisons de bois et de chaumes, la plupart effondrées et noires de suie, ainsi qu’une chapelle saccagée, constituaient les seuls bâtiments de la bourgade. Des réprouvés hagards en parcouraient les rues.

Certains étaient vêtus de débris d’armure en acier rouillé, d’autres de haillons. Kaerina passa les clôtures de fer qui entouraient le bourg et pénétra dans le lieu de culte en ruines. À l’intérieur, un conseil se tenait. Sur une estrade, un revenant s’appuyait sur un lourd bâton de cérémonie. Deux femmes habillées en robes dépenaillées - l’une rouge sang, l’autre d’un gris paticulièrement sombre - étaient à ses côtés. Enfin, un homme, lui vêtu d’un habit mêlant des tons vermeil et noir, chichement cousu de fils d’or, faisait également parti du conseil.

Distinguer le sexe des mort-vivants relevait de la chance, songea Kaerina. Ils avaient si peu de peau sur les os et de cheveux sur le crâne que les confusions devaient être nombreuses. Comme personne ne semblait la remarquer, elle toussota. Le mort-vivant au bâton clérical se tourna vers elle.

-Ah ! Voici la nouvelle recrue, lança-t-il. Il l’observa un instant puis reprit, sans même chercher à connaître son identité. Son statut de « recrue » suffisait apparemment.

-Il y a fort à faire, savez-vous ? Mais, avant toute chose, il nous faut déterminer vos talents.

D’un geste, il désigna les autres mort-vivants avec lui.

-Ici sont présents des maîtres des arts magiques. À ma gauche, la magistrice Isabella. À ma droite, le sorcier Maximillion. Dans l’auberge, en face de l’église, vous trouverez Dannal Stern, notre maître d’arme. Enfin, si vous vous dédiez aux soins ou à l’assassinat, adressez-vous à Duesten ou à David Trias. Choisissez selon vos affinités.

La sorcellerie ou la magie terrifiaient Kaerina. Le souvenir douleureux des massacres qu’elle avait commis avec ses pouvoirs dévastateurs était encore vif. Mais elle devait apprendre à se défendre. Par ailleurs, la brutalité ou les arts des assassins ne l’attiraient guère.

-Quel ordre est-il en charge des soins ? demanda-t-elle.

Ce fût le sombre clerc Duesten, entré dans la chapelle quelqus instants auparavant, qui lui répondit d’une voix grave et éraillée :

-Les prêtres de Fossoyeuse. Mais tous ne sont pas faits pour intégrer notre confrérie. Devenir prêtre alors que nous sommes toujours animés par la noirceur du seigneur des morts requiert une discipline toute particulière. De plus notre pouvoir ne se résume pas à un art curatif. Avec de l’entraînement, vous pourriez devenir quelque chose de plus … offensif.

Il s’approcha et la contempla d’un regard inquisiteur, un sourire narquois s’imprimant sur sa face blanchâtre. Pendant ce temps, la jeune revenante réfléchissait à toute vitesse. Cette voie semblait être ce qu’elle recherchait.

-Montrez-moi dit-elle.

-Doucement jeune effrontée, il faut d’abord savoir si vous avez les dispositions requises ! Pour l’heure, allez vous trouvez une autre tenue que ces loques - il montra d’un geste les haillons avec lesquels Kaerina était vêtue - ainsi qu’une massue.

Elle acquièça d’un signe de tête et tourna les talons. Elle sortit de la chapelle, traversa la ruelle principale du bourg et pénétra dans l’auberge qui faisait face au bâtiment religieux. Quelques mort-vivants discutaient près d’un feu diffusant une lumière crépusculaire. Un détail frappa Kaerina. Tout ici semblait mort. Les murs en peinture écaillée, les tapis mangés par les mites, les pintes et les gobelets en métal cloqué de rouille. L’aubergiste arriva vers elle d’un pas claudiquant.

-Que puis-je pour vous ?! aboya-t-il d’un ton agressif.

-Je cherche un fripier, je n’ai pas les moyens d’acheter mieux.

Son interlocuteur éclata d’un rire gras et perdit une dent au passage.

-Mieux ? Parce que vous croyez qu’il y a mieux que des fripes par ici ? Des parures et des joyaux rutilants peut-être ?!

Kaerina était décontenancée. Elle afficha une mine dubitative. L’autre soupira et héla un guerrier qui portait une lourde cotte de maille et un glaive à large lame ceint dans le dos.

-Stern ! Va me quérir Kava !

Sans dire un mot, l’intéréssé hocha de la tête et sortit en trombe. L’aubergiste se tourna vers la jeune femme.

-Vous venez de vous réveiller n’est-ce pas ?

Il ne lui laissa pas le temps de répondre, saisit une chaise grossièrement taillée et lui indiqua qu’elle pouvait s’y asseoir. Kaerina accepta sans discuter et s’assit. Le mort reprit :

-Que savez-vous de nous ?

-Vous êtes des réprouvés, ceux qui ont échappé au contrôle de la v… du Roi-Liche

Il ferma les yeux, laissant apparaître des paupières quasiment translucides.

-Oui mais le destin a été pernicieux. Certes nous avons été libérés de notre geôlier. Mais, vois-tu - il fit un signe de tête vers l’arrière - ces terres autrefois étaient les nôtres. Le Royaume de Lordaeron était jadis notre foyer. Et lorsque nous nous sommes affranchis de Ner’Zhul, nous avons retrouvé une patrie dévastée par la guerre et pourrie par la Peste. Tout n’était plus que ruine et désolation. Il ne reste plus rien de notre ancienne fierté. Tout nous a été arraché, tout est mort à présent.

L’aubergiste rouvrit les yeux et lui demanda :

-D’où venais-tu dans ton ancienne vie ?

Le feu, le fer et la mort … Les cris et la douleur …

-Stratholme, je viens de Stratholme, murmura Kaerina dans un souffle.

Le revenant prit un air sombre, même pour un mort.

-Aujourd’hui, ta ville est le repère d’une armée du Fléau qui stationne dans les Royaumes de l’Est. Commandée par le Baron Vaillefendre, l’âme damnée du Roi-Liche, cette troupe sème la terreur et entretient la corruption dans la région que l’on nomme désormais les Maleterres. La terre de ton enfance n’existe plus, je suis désolé.

Au moment où la non-vivante allait répondre, un réprouvé à la chevelure hirsute et à qui il manquait la partie inférieure de la machoire, entra dans l’auberge.

-Qui me demande ? s’écria-t-il

Sans un mot, l’aubergiste lui désigna Kaerina. Le nouveau venu s’adressa alors à elle :

-Archibald Kava, vous cherchiez un fripier ?

Le marchand étala devant elle quelques articles. Après un rapide coup d’oeil, Kaerina opta pour …

-Oui, je voudrais vous acheter votre tenue d’étoffe rapiécée.

-Bien, cela vous fera quatre pièces d’argent et cinquante-quatre pièces de cuivre ! lui fit-il savoir avec un sourire goguenard.

La revenante réalisa qu’elle n’avait pas une pièce de cuivre sur elle.

Un client de l’auberge d’aspect misérable, ayant entendu leur conversation, proposa de payer pour elle si elle remboursait. Elle le remercia et tendit la somme voulue au marchand, qui avait l’air presque déçu. Il lui donna malgré tout la marchandise. Kaerina monta dans une chambre à l’étage pour se changer.

Un miroir trônait paresseusement au milieu de la pièce poussièreuse, jonchée de vases et de meubles brisés. Une foie nue, la jeune femme, curieuse, s’examina. Elle n’avait pas eu l’occasion de se voir depuis sa résurrection. Sa peau était d’un gris laiteux. Au niveau des épaules et des rotules, la chair laissait place à une ossature inégale, suggèrant qu’elle ne lui appartenait peut être pas complètement. Sa poitrine pendant mollement jusqu’à mi-ventre. La revenante se retourna et vit que sa colonne vertébrale ressortait de ses tissus pour former une ligne blanche le long de son dos. Après qu’elle eut enfilée sa tenue d’étoffe rapiécée, elle se faufila discrètement hors de l’auberge. Une fois dehors, elle songea qu’il lui manquait encore la massue que demandait le sombre clerc Duensten pour son apprentissage. La non-vivante réfléchit. Il serait malaisé de la voler. Si elle se faisait prendre, son image auprès des réprouvés, déjà sensiblement peu reluisante, en prendrait un coup.

-Le Fléau revient ! Aux armes ! hurla quelqu’un.

Kaerina leva les yeus. Un groupe de squelettes, goules et autres zombis décharnés fonçait vers le Glas. Autour d’elle, les sentinelles s’activaient. La mort-vivante chercha du regard quelque chose pour se défendre.

Lorsque le groupe arriva au niveau de la barricade d’épieux qui ceinturait le village, une demi-douzaine de gardes l’attendait de pied ferme. Le choc fût violent, le cliquetis des armes résonna avec force, les cris de rage suivirent, les bruits sourds des cadavres qui tombent au sol également. Soudain, un sbire du Fléau s’effondra dans l’herbe noire, en laissant rouler une massue en métal. Kaerina n’hésita pas un seul instant. Elle se rua sur l’arme, au mépris du danger. Elle s’en saisit juste à temps pour se retourner et faucher le crâne d’un squelette animé, armé d’une flamberge. Puis la jeune femme s’attaqua à un autre adversaire comme une furie. Elle se surprit elle-même. Ses coups étaient nets et précis, elle savait inconsciement où et comment frapper. Ses réflexes, étonnament rapides, lui permettaient de parer et d’esquiver avec souplesse, les bottes de ses ennemis. Tout à l’affrontement, elle ne manquait pas d’observer le cours de la bataille. Les réprouvés se défendaient avec bravoure. Mais les effectifs de la troupe du Fléau étaient trop importants. Ses compagnons tombaient les uns après les autres.

La revenante redoubla d’ardeur. Elle assomait, frappait, fauchait avec une dextérité sans pareille. Malgré tous ses efforts, les défenseurs allaient perdre cet affrontement, elle le sentait. La fureur l’envahit. Un bouillonnement de colère fusa. Le monde tournoya autour d’elle. Elle cria. Puis ce fût le noir complet.

Quand Kaerina sortit de sa léthargie, elle se tenait droite, face à l’enceinte de fer et de bois pourri, qui entourait le Glas. Les gardes réprouvés la regardaient avec un air étrange. Leurs visages, altérés par la non-mort, l’empêchaient de reconnaître leurs expressions. Elle se retourna. Ce qu’elle vit lui aurait coupé le souffle si elle en avait encore. Tous les zombis du Fléau n’étaient plus qu’un tas de cendres noires et d’armes brisées, autour duquel brillait une lueur rouge sang, qui émettait un crépitement étrange. Kaerina lâcha sa massue et tomba à genoux.

-Ai-je tué quelqu’un dans vos rangs ? balbutia-t-elle.

Personne ne lui répondit. La moitié du village était désormais rassemblée autour d’elle et l’observait avec une même expression étrange. Un silence pesant s’était abattu. Tous étaient parfaitement immobiles, le regard braqué sur Kaerina. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Puis une phrase mit fin au silence. Les mots, crachés pleins de haine, claquèrent avec plus de force que le fracas du combat qui venait de s’achever. :

-Chevalier de la mort du Roi-Liche !

Douze mois après ces évènements, parmi les ruines d’Eldre’Thalas

Le démon sentit une présence qui s’approchait de son domaine. Une puissance ténébreuse … Il remua ses deux lourdes têtes de molosse infernal et ferma ses neuf yeux rougeoyants. L’entité était là, toute proche.

-Monseigneur !

Immol’thar gronda. Encore un de ces elfes minuscules qui le dérangeait.

-Un … Un homme veut vous parler seigneur …

Le démon tourna son regard de flamme vers l’elfe. Ce dernier sentit ses genoux se dérober sous lui.

-Tuez-le ! mugit Immol’thar

Le kaldorei répondit :

-Nous avons tenté mais il a défait la moitié de nos forces. Le Prince a été forcé de s’incliner et … AAAaaarghhhh !!!

Une silhouette vêtue de noir apparut dans le champ de vision du démon. Ce dernier fut envahi par la terreur. Jamais cela ne lui était arrivé. L’étranger était fort, très fort. Suffisamment pour le maîtriser. Il ne pourrait résister.

-Dis moi où est la main de Sargeras ! Dis moi où se trouve le hérault du titan noir ! Le dragon m’a-t-il duppé ?! tonna l’individu mystérieux.

Du museau de ses deux énormes chefs, le chien infernal montra le bâton que tenait fermement l’étranger.

-Non … Anachronos avait raison. Celui que tu cherches est enfermé dans le bâton. Va dans ta cité natale et accomplis le rituel !

Dans un bruissement à peine perceptible, l’inconnu disparut. Immol’thar poussa un grognement. Si le bâton était rassemblé, un adversaire de la Légion se dresserait à nouveau !

1 mention « J’aime »

Très sympathique récit :slight_smile:

Et merci pour les livres :wink:

Merci ! :slight_smile:

Mais de rien ^^

Chapitre II : Le commencement de la guerre

ÎIe de Caer Darrow, Maleterres de l’Ouest

Selon Kaerina, la Scholomance était l’école la plus détestable qui soit. Auparavant domaine d’une riche famille du royaume de Lordaeron, les Barov, la place était ensuite tombée sous la coupe maléfique du Fléau mort-vivant. La liche Kel’Thuzad, général en chef du prince des morts, l’avait transformée en école de nécromancie. Mais très vite, l’ancien mage du Kirin Tor avait été rappelé par son suzerain et avait laissé la direction de « l’établissement » au puissant sorcier Gandling, désormais surnommé le sombre maître Gandling.

C’est précisement dans cet endroit sordide qu’elle se trouvait à présent. Elle était plantée devant la herse rouillée d’un donjon effondré. De part et d’autre du portail de la forteresse, des bannières indigo flottaient doucement. Les motifs du blason étaient parfaitement visibles. Une épée runique, croisée avec deux marteaux, et entourée par deux crânes, sur un champ pourpre sombre.

Kaerina servait d’appât. Lorsqu’elle avait mystérieusement réduit en cendres une troupe entière du Fléau en un claquement de doigts, les réprouvés l’avaient affublée du titre de « Chevalier de la mort du Roi-Liche ». En son for intérieur, la revenante savait parfaitement ce que ce titre signifiait et qu’il était tout à fait adéquat. La mésaventure lui avait valu un an dans les cachots humides de Fossoyeuse. Il faut dire que les Réprouvés avaient une haine tenace pour leurs anciens maîtres.

Elle avait été ensuite amenée devant la Reine-Banshee Sylvanas Coursevent, qui, même dans la mort, conservait une rare et étrange beauté.

-Qu’on l’envoit aux exécuteurs, ils sauront quoi en faire ! avait lâché la souveraine de Fossoyeuse. Kaerina avait alors songé que son compte était bon. Mais, elle avait fait erreur. Les « exécuteurs » réprouvés étaient des stratèges militaires et, effectivement, ils avaient mis au point une stratégie.

Depuis des mois, l’école de nécromancie de la Scholomance fournissait le Fléau en troupes fraîches et ses défenses étaient trop importantes pour un assaut conventionnel, selon les dires d’éclaireurs réprouvés. Alors, un petit groupe de mercenaires de la Horde avait été recruté pour abattre le maître des lieux. La non-vivante était chargée de convaincre les sentinelles de la Scholomance d’ouvrir les portes pour que ses compagnons puissent s’infiltrer et tuer Gandling. C’était ça ou les réprouvés la livraient à la Croisade Ecarlate qui aurait pris un malin plaisir à lui donner la mort, la vraie. La dite Croisade avait été créée alors que Kaerina était encore humaine et déjà, elle était connue pour être impitoyable avec les mort-vivants. Elle avait accepté. Pour l’heure, frêle et désarmée, elle se trouvait devant un fort à moitié détruit, sans un garde-squelette ou apprenti nécromancien à l’horizon. Les fameuses « défenses » de la Scholomance étaient tout bonnement invisibles.

Elle décida de tenter le tout pour le tout.

-Il y a quelqu’un ? s’écria-t-elle.

Un silence de mort lui répondit. Un silence pesant, uniquement troublé par le souffle léger d’un vent chargé de gaz moribond. Kaerina fit le tour de l’édifice, l’observant attentivement. « Une ancienne caserne humaine en ruines finalement » se dit-elle une fois le tour effectué. En effet, le bâtiment n’avait plus de toit, seuls restaient quelques poutres calcinées. Des pans entiers de murs avaient été arrachés. Toutes les tours d’angle, caractéristiques des casemates de l’armée de Lordaeron, étaient détruites, à l’exception de celle du coin nord-ouest.

« Toujours personne ! » pensa la revenante. Autour d’elle, rien ne bougeait. Elle s’avançait désormais au bord du promontoire sur lequel s’étendaient les ruines.

De là, elle vit le lac qui entourait l’île de Caer Darrow. Une vaste étendue liquide, noire et opaque. Au loin, le rivage n’était que rochers bruns et végétations en décomposition.

En contrebas, juste sous pieds, un quai en bois courait sur l’eau. Un bruit dans son dos attira l’attention de Kaerina. Ses compagnons d’arme étaient sortis de leur cachette. Varogh, un orc guerrier massif, demanda de sa voix rocailleuse :

-Alors ?

-Il n’y a personne ici. J’ai fais le tour de la caserne, ce n’est qu’une ruine déserte, répondit la non-vivante.

Déjà, les autres les rejoignaient. La’Vahj, un tauren chaman au regard pétillant, aux cornes blanches comme la craie et au poil ras grisonnant. Venaient ensuite deux frères trolls. Tous deux avaient une peau bleu turquoise, des défenses courbes et une chevelure rouge sang. Gundar, le plus vieux des deux, était un prêtre talentueux. Vir’jin, le plus jeune, était un magicien peu puissant mais rusé et plein de ressources. Tous observaient Kaerina avec suspicion. Elle soupira. Ils n’avaient aucune confiance en elle.

-Que se passe-t-il ? bougonna le tauren.

-La morte pense qu’il n’y a personne dit Varogh.

-Qu’est-ce kwon fait mec ? On retourne voir les répwouvés et on leur dit ? demanda Gundar.

-Quelque chose m’échappe, ajouta La’Vahj, Varimathras nous a décrit l’endroit comme étant le centre névralgique du Fléau dans la région. Et il serait désert ?

Vir’jin était resté silencieux. Agenouillé, une main posée au sol, il murmurait des paroles incompréhensibles. Il se releva, l’air grave.

-La Scholomance n’est pas dans la casène. Elle est en-dessous. Les sous-swols sont bouwés de magie noire et de troupiers d’élite du Fléau. Et ils s’awivent.

Kaerina s’étrangla. Elle était désarmée et les morts étaient en marche. L’orc guerrier tonna d’une voix ferme

-Tant mieux, Lok’Tar Ogar ! On pourra attirer Gandling ici !

Un bruit métallique résonna, la herse venait de se relever brutalement, libérant au passage un flot de fantômes, d’étudiants en nécromancie et de squelettes enragés. Varogh éclata d’un rire tonitruant et chargea. Les morts se ruèrent sur lui. Au moment du choc, Vir’Jin cria un mot et un blizzard de glace faucha une demi-douzaine de zombis.

Pendant ce temps, Varogh découpait, tranchait et tailladait du mort-vivant, à coups de Lame de Krol qu’il maniait de la main droite, avec une force impresionnante. Sa main gauche tenait un pavoi sombre, frappé d’un crâne squelettique, qui lui servait autant à parer les coups qu’à en donner.

La’Vahj leva ses mains et les tendit devant lui. Un éclair enflammé fusa et réduit en poussières le fantôme d’un garde en armure qui s’était désinteréssé du guerrier pour se diriger vers eux. Gundar, le prêtre, n’était pas en reste. Il observait avec la plus grande attention le déroulement de la bataille et dès que l’orc dans la mêlée donnait un signe de fatigue, il murmurait une litanie de soin. Kaerina était bouche-bée. La synchronisation et la coopération de ce groupe étaient étonnantes.

Mais un sentiment qu’elle connaissait bien l’envahit. Elle avait déjà vu cette scène. La même situation qu’au Glas, des combattants bien entraînés et braves mais trop peu nombreux.

Déjà, Varogh commençait à reculer. Le tauren chaman, sortant ses propres armes - un sceptre du faux prophète et un bouclier en écailles de ver - fonça dans l’affrontement pour lui prêter main forte.

La mort-vivante, restée en arrière faute d’armes et d’armure, sût que ce ne serait pas suffisant. Une idée lui traversa l’esprit. Elle courut au niveau de Vir’Jin, occupé à torpiller la troupe de mort-vivants avec ses traits de givre.

-Téléporte le groupe dans l’enceinte de la Scholomance, je les retiens ici !

Il la regarda abasourdi, sans dire un mot.

-Tu n’as rien à perdre et c’est votre seule chance d’atteindre Gandling !

Le troll acquièça et forma une boule avec ses mains. Une lumière bleutée s’agita en son centre, puis quatre éclairs apparurent là où se tenaient un instant auparavant les compagnons de Kaerina. Quand les éclairs se furent dissipés, la revenante constata que le mage, le guerrier, le prêtre et le chaman avaient disparu. Ils s’étaient donc bien téléportés.

Les morts se tournèrent vers elle. La revenante savait qu’il y avait deux issues à cette situation : tomber entre leurs griffes ou se laisser envahir par les pouvoirs destructeurs, qui bouillonnaient en elle depuis son passage dans la non-mort, pour les anéantir. Elle choisit la seconde. Kaerina ferma les yeux. Des sons étouffés parvenaient jusqu’à ses oreilles. Le gargouillement des goules, le cliquetis de l’armure des gardes-squelettes.

« Ils sont tout autour de moi … » pensa la non-vivante. Kaerina sentait que les morts n’étaient plus qu’à quelques mètres d’elle.

Soudain, une noirceur incomensurable entoura sa conscience. Une entité oppressante s’attaquait à son esprit. La revenante tenta de résister un instant puis s’abandonna. Elle perdit connaissance. Des images tournoyèrent à une vitesse vertigineuse.

Une forteresse des ténèbres sur le toit du monde, entourée de pics enneigés … Deux cadavres en décomposition qui courent … Des araignés gigantesques qui marchent … Des combattants ténébreux qui s’entraînent … puis plus rien.

Peu à peu, le brouillard qui entravait sa volonté se leva.

NON ! TU ES À MOI ! rugit une voix glaciale.

Lorsque Kaerina fut de nouveau consciente, quelque chose avait changé. Une barrière de son esprit avait cédé. Une part d’elle-même, occultée depuis son éveil, venait de se révéler. Les morts faisaient désormais cercle autour d’elle et l’observaient dans le plus grand silence. Même le vent léger, qui se faisait sentir quelque instants auparavant, avait cessé de souffler.

Le Roi-Liche l’avait torturée et souillée. Il l’avait obligée à commettre des crimes innomables. Mais il lui avait aussi fait un don. Un don maudit qu’elle retournerait contre son ancien maître. Un sourire mauvais se dessina sur la face ravagée par la peste de la non-vivante. Un flôt de souvenirs se répandit dans ses pensées. Des connaissances acquises dans les monts gelés de Norfendre lui revenaient. Un savoir interdit. Le pouvoir se diffusait de nouveau dans son être. Elle ouvrit les yeux et se vit dans le bouclier d’un squelette animé.

Sa silhouette était frêle, son corps cadavérique. Elle était toujours vêtue de ses étoffes rapiécées. Mais dans son regard brillait des flammes bleues pâles. Lorsqu’elle parla, sa voix était étrange, presque métallique :

-Je brise vos chaînes !

Des flammes pourpres s’échappèrent de ses mains pour aller se ficher dans le corps de chaque mort-vivant qui se tenait devant elle. Lorsqu’elles se retirèrent, les morts s’effondrèrent, la magie qui les animait les avait quittés.

Kaerina se tourna ensuite vers le bâtiment en ruines qui lui faisait face et agita les doigts fins et squelettiques de sa main gauche avec nonchalance. Un halo jaunâtre parcouru ses phalanges, puis elle serra son poing. Une fois de plus, sa voix de métal résonna avec force :

-Gandling, tes pouvoirs ne sont plus !

Varogh cracha un caillot de sang et tomba à genoux. Il suffoquait. Autour de lui, son armure était éventrée, sa Lame de Krol brisée et son bouclier fracassé. Leurs débris gisaient sur les dalles noires du « bureau du proviseur ». Derrière le guerrier, ses trois compagnons gémissaient de douleur, visiblement en proie à d’atroces souffrances. Ils étaient couverts de contusions et de plaies, qui saignaient abondamment.

Atteindre Gandling avait été un jeu d’enfant. Varogh avait eu du mal à le reconnaître, mais la ruse de Kaerina avait fonctionné.

La plupart des élèves et professeurs de la Scholomance avaient été attirés en dehors de l’enceinte. Ceux qui étaient restés l’avaient amèrement regretté. Toutefois, abattre le « directeur » s’était soldé par un échec cuisant. Sa maîtrise des arts occultes était telle qu’il avait aisément maîtrisé le groupe de mercenaires de la Horde.

Le sombre maître Gandling se tenait droit, de dos par rapport à eux et affichait un air austère. À ses pieds, un tapi défraichi, d’une teinte violette, flambait sans que cela ne semble l’inquiéter. Le sorcier portait une robe d’un bleu acier, surmontée d’épaulettes grises, couvertes de runes. Sa tête était coiffée d’un chaperon mauve, avec des ailettes de tissu au niveau des oreilles. Un fichu blanc délavé lui couvrait la bouche. Il tenait fermement dans sa main droite un bâton, fait en os, qui se terminait par un crâne à cornes. Gandling dit d’un ton plein de mépris :

-Décevant. Sylvanas devra trouver mieux à l’avenir si elle veut me détruire.

Il se tourna vers ses adversaires vaincus.

-À présent …

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Varogh s’était relevé dans un ultime effort et avait bondit sur lui. L’orc voulut l’attaquer à coups de poings. Gandling se ressaisit et leva la main gauche. Une salve de trois éclairs blancs en jaillit et frappa le guerrier de plein fouet. Il fût éjecté et s’écrasa contre le mur dans un grognement de douleur.

Le sorcier tremblait de rage. Il s’avança juste au-dessus des quatre companons qui gisaient dans leur sang.

-Maintenant, mourrez ! rugit-il.

Il murmura une litanie. Mais rien ne se produisit. Gandling dit de nouveau sa formule. Toujours rien.

-Qu’est-ce que … ? bredouilla le sorcier.

Varogh aperçut deux lueurs bleues apparaîtrent dans l’ombre, près de l’embrasure de la porte qui lui faisait face. Une silhouette frêle se dessinait dans la pénombre.

La forme s’avança, révélant sa comparse mort-vivante. La panique gagna l’orc de Tranchecolline. Quelque chose avait changé chez la réprouvée. Gandling se retourna et la vit.

-Ah chevalier de la mort, c’est Vaillefendre qui vous envoit ? Je ne vous attendais pas pourtant … Peu importe ! Auriez-vous l’obligeance de … Argh !

Le sorcier se prit la tête dans les mains et s’effondra. Il bafouilla, de la bave giclant à la comissure de ses lèvres :

-Mon esprit ! Je … Il … C’est froid ! Je … Le gel !

Gandling continuait à marmonner pendant que Kaerina s’adressa à ses compagnons, de sa voix altérée :

-Derrière-moi vous autres !

Ils ne se le firent pas dire deux fois et coururent vers la porte, tant bien que mal à cause de leurs blessures.

Le directeur de la Scholomance agita faiblement le bras et Varogh disparut dans une déflagration sonore.

-Que … ?! s’étonna Gundar en tenant sa lésion à la hanche, qui saignait toujours autant et maculait sa robe dite « de la couronne royale ».

-Ne t’inquiète pas pour lui ! Concentrez-vous sur Gandling, mon sort ne lui fait plus d’effet !

Effectivement, le sorcier se relevait et écumait de rage. Mais il n’eut pas le temps d’esquisser le moindre geste. Gundar, Vir’Jin et La’Vahj avaient débuté leurs incantations respectives. Un instant après, le nécromancien volait, les quatre fers en l’air, percuté par un châtiment, une explosion pyrotechnique et une chaîne d’éclair. Il atterrit lourdement sur les pierres noires qui constituaient le sol de la pièce. Sa robe était calcinée et sa face brulée au dernier degré. Le directeur de la Scholomance émit un ultime râle :

-… seul … vrai … roiiiiii …

Puis il mourut.

Les quatre compagnons soufflèrent de soulagement. Ils étaient passés à deux doigts du trépas. Varogh revint en bougonnant. De sa voix rocailleuse, l’orc expliqua, tout en récupérant ses effets en morceaux :

-Il m’a téléporté dans une salle ! Trois morts-vivants me sont tombés dessus ! Ils l’ont payé cher ! … Pouviez pas m’attendre non ?

Le tauren et les deux trolls rirent de concert. Tout à leur bavardage, ils ne remarquèrent pas que Kaerina s’approchait d’un coffre situé dans un coin de la salle. Le bois était pourri, mangé par les insectes et couvert de champignons aux couleurs bigarrées. Les jointures de fer avaient tellement souffert de la rouille qu’elles en avaient viré au brun. Elle l’ouvrit, ce qui laissa échapper un couinement sonore. À l’intérieur, il y avait une armure pleine de poussières. La revenante prit deux espauliers et les épousseta. Ils étaient sombres, leur partie externe s’achevait par des os courbes repliés. Elle passa sa main sur toute la largeur de l’un des deux objets, il s’illumina brièvement d’un reflet bleuté.

-De la saronite fit-elle dans un souffle rauque.

Les autres la rejoignirent et observaient. Elle s’adressa à eux, à mi-voix, toujours obsédée parce qu’elle venait de trouver.

-Il … Il y a plein d’autres coffres partout. Je les ai vus en venant. Ils regorgent de richesses les plus diverses, allez-y, ne vous attardez pas pour moi.

Ils se précipitèrent vers l’extérieur de la pièce. Visiblement la perspective des « richesses les plus diverses » était alléchante. La non-vivante se replongea dans la contemplation du contenu du coffre. Elle le vida complètement. Outre les espauliers, il y avait un surcôt, des jambières, des gants, des brassards et une cape. À l’exception de cette dernière, faite en tissu grossier d’un bleu nuit délavé, tous les éléments de l’armure étaient constitués de ce même métal, la « saronite ». Kaerina avait déjà vu un tel ensemble. Elle en portait un quand …

Elle ne put achever cette pensée, le souvenir était trop insupportable. Pour autant … la mort-vivante contempla indécise les pièces éparpillées au sol, à ses pieds. Cet équipement, d’une rare qualité, lui serait certainement très utile, elle ne pouvait le nier. Dans un soupir, elle commença à revêtir l’armure. Quand ce fut terminé, elle aperçut un parchemin jaunie et sale, gisant tout au fond du coffre. La chose piqua la curiosité de la réprouvée. C’était visiblement une lettre, humide et déchirée par endroit.

Rapport d’…andros Mo…aine, officier de la … ‹ argent. À sa majesté, T…nas Menethil, sou…ain de Lor…aeron, suzerain protecteur de l ›…iance

Sire, la cité de Stratholme a été mis en quarantaine par votre …, le …ince Arthas. Pris d’un accès de folie, ce …nier a fait purgé la … par les armes et le feu. La Main d’Argent a pu procéder à un décompte des …times.

-Famille Fildir : Jonas et Katherine morts ; George porté disparu

-Famille Malgor : Thomas, Henry et Archibald : morts

-… ille C…r : …isparus

- Famille … : …orts

La liste complète faisait une vingtaine de pages, plus ou moins lisibles. À la dixième, un nom retint l’attenttion de Kaerina :

  • Famille Elridar : …, … et Kaerina : morts ; Dorval : porté disparu

Ainsi, son frère n’était peut être pas mort. Le retrouver était donc envisageable. La mort-vivante venait d’obtenir une première piste qui l’encourageait à débuter des recherches.

Sur ces entrefaites, ses compagnons étaient de retour dans la salle. Ils brayaient littéralement de joie, les bras et les sacs bourrés de pièces d’armure, de minerais, de parchemins, d’or et d’argent. Kaerina rangea précipitamment son propre butin dans son sac et se tourna vers eux. Ils s’arrêtèrent net et laissèrent tomber la moitié de leurs trouvailles. L’orc, les deux trolls et le tauren étaient bouche-bée. Varogh siffla de stupéfaction. Gundar renchérit en disant :

-Eh ben ça alo mon tit mec ! Tu pawles d’une amure !

Après quelques instants de silence gêné, ils se remirent de leur émotion. Varogh lança :

-Bien. Bon boulot à tous ! Je dis bien tous !

Il hocha la tête en direction de la revenante, un léger sourire au coin des lèvres, laissant apercevoir des défenses courbes particulièrement accérées. Il poursuivit :

-Je l’avoue, je ne te faisais pas confiance au départ. Mais ton idée de génie pour coincer Gandling puis ton intervention m’ont convaincu.

S’adressant désormais à tous, il ajouta :

-Il est plus que temps de rentrer !

Gundar, Vir’Jin et La’Vahj approuvèrent par des exclamations de joie. Kaerina restait silencieuse. Le mage troll, après avoir poussé un ultime « Youhouuu ! », marmonna quelques paroles inaudibles et un rideau d’énergies arcaniques apparut au centre de la pièce. Derrière ce rideau, les murs d’Orgrimmar se dévoilaient. Les cinq compagons empruntèrent le portail, qui se désintégra peu après leur passage, dans un léger bruissement.

Durotar, région poussiéreuse et accidentée sur la côte est de Kalimdor, peu de temps après …

Tapie derrière d’imposantes murailles de pierres ocres, la jeune cité d’Orgrimmar bourdonnait d’activités. Armes, matériaux, nourritures, tout se vendait dans le nouvel havre de paix de la Horde en Kalimdor. Dans ses larges rues grossièrement percées, de délicieuses senteurs de viandes grillées, d’épices et de galettes cuites se mêlaient étrangement aux odeurs plus rances de bois et de métal fondu.

Un fameux tapage avait lieu dans la Vallée de la Force. Une bonne centaine de personnes était rassemblée devant la banque, située en plein coeur du quartier, et produisait un brouhaha phénoménal.

Kaerina n’avait que faire des badauds et de leurs commérages. La jeune mort-vivante se faufilait à travers la foule d’un pas souple, en direction de la Herse. Alors qu’elle poussait un orc chaman d’un coup d’épaules, celui-ci se retourna pour protester. Lorsque ses yeux se posèrent sur elle, il dégaina une lourde masse et un bouclier à pointes en hurlant :

-Chevalier de la mort ! À moi vous autres !

Le brouhaha cessa net. Un guerrier tauren à la mine revêche posa sa main sur l’épaule de la revenante la fit pivoter vers lui pour l’examiner. Constatant qu’elle portait bien l’armure des officiers du Roi-Liche, il sortit à son tour une lame de son fourreau.

La revenante se maudit intérieurement. Quelle idée de venir dans le bastion de la Horde vêtue de cette façon ! Elle tenta de courir pour échapper à ceux qui la menaçaient de leurs armes mais toute la foule faisait cercle autour d’elle.

-Pourriture du Fléau ! beugla un inconnu.

-Meurtrière ! renchérit un autre.

-Qu’est-ce qui se passe ici ?! tonna une voix grave.

Les badauds s’écartèrent, laissant s’avancer le haut seigneur Saurcroc, accompagné par deux grunts. Sa « tenue de combat de puissance », faite en métal gris et d’épaulettes à cornes, accompagnée d’une bardiche à double lame surmontée d’un crâne, lui donnaient un air menaçant.

Une fois qu’il eut vu Kaerina, son visage se contracta sous l’effet de la colère. La mort-vivante tenta de se défendre :

-Je suis une réprouvée ! Je suis avec vous, demandez à …

-Peu m’importe qui vous êtes, coupa sèchement le vétéran. Vos effets parlent pour vous !

Il s’adressa aux grunts derrière lui et qui la regardaient avec une aversion profonde :

-Enmenez-là au chef de guerre. Il rendra son jugement.

Kaerina protesta. Elle mit toute la puissance qu’elle pût dans sa voix.

Celle-ci, caverneuse et glaciale, résonna dans toute la Vallée de la Force, de façon à ce que tous entendirent très bien ce qu’elle dit :

-Quel chevalier de la mort viendrait dans la capitale de la Horde désarmé ?!

En effet, la revenante n’avait acquis nulle arme depuis sa libération des geôles de Fossoyeuse et n’en portait toujours pas. Saurcroc s’était retourné et marchait déjà dans la direction opposée. Il s’arrêta un instant pour lancer, sans même prendre la peine de la regarder :

-Un chevalier de la mort imprudent !

Et il repartit d’un pas vif.

Kaerina n’eut pas le temps de soupirer. Un magus et un prêtre sombrelances l’entourèrent en un rien de temps. Le premier murmura un mot, de façon presque inaudible et la non-vivante eut la sensation qu’une part de son esprit venait de lui être arrachée. Elle se concentra pour tenter de lancer un sortilège de nécromancie. Rien ne vint. « Un contre-sort » songea-t-elle. L’autre ne fut pas en reste. Il prononça à son tour une litanie dans un langage inconnu. De ses doigts bleus jaillit un feu doré qui vint s’enrouler autour des bras de la revenante. Une « entrave des morts-vivants » reconnut-elle.

L’ancienne nervie du Fléau était désormais parfaitement sous contrôle. Elle ne pouvait pas faire un geste ni lancer le moindre sort. La foule la regardait toujours, dans un profond silence. Le dégoût et la méfiance se lisaient sur tous les visages.

Seul le vent se faisait entendre. Ses légères bourrasques soulevaient des volutes de terre jaune.

Les geôliers de Kaerina, deux grunts, le magus et le clerc, se mirent en marche, accompagnés de leur captive. Ils fendirent la masse hostile et remontèrent une pente qui menait vers la Herse. L’endroit n’était, à proprement parler, qu’une ruelle sombre et déserte. Le groupe s’avança encore sur une centaine de mètres puis tourna à gauche, dans ce qui se révéla être un long couloir lugubre. Après quelques instants, une grande cavité émergea des ténèbres.

La Faille de l’Ombre était une immense caverne creusée dans les sous-sols d’Orgrimmar. Le long des murs, des braseros éclairaient l’endroit d’un feu indigo et inhalaient d’épaisses fumées, prêtant au lieu une atmosphère à la fois suffocante et mystérieuse. Des sorciers bannis y enseignaients leurs arts maudits, de sournois empoisonneurs préparaient et vendaient des mixtures dangereuses et de grands maîtres assassins entraînaient les pires malandrins du continent. Kaerina et ses gardes s’avançaient au milieu de ces individus peu recommandables. Bien vite, un trou béant, percé dans la roche, apparut.

-Le gouffre de Ragefeu, marmonna un grunt.

-Qu’est-ce que c’est ? interrogea la réprouvée

-Là où l’on va te garder au chaud en attendant le jugement du chef de guerre. Enfin on …

Les orcs et les trolls éclatèrent d’un rire gras et sonore. Tout en riant aux éclats, les deux grunts saisirent Kaerina par les bras et la jetèrent dans les abysses noirs.

La revenante chuta sur plusieurs mètres avant de tomber lourdement sur une surface dure. Lorsqu’elle se remit debout, elle constata que des ténèbres opaques l’entouraient. Elle entendit les pas de ses geôliers s’éloigner puis plus rien. Silence total. Le fait de ne rien voir et de ne rien entendre était déstabilisant. L’armure lourde qu’elle portait ne l’aidait en rien et la déséquilibrait, si bien que par deux fois, elle manqua de tomber de nouveau.

Soudain, une flamme surgit sur sa droite. L’explosion de lumière l’aveugla. Puis le feu cessa. Quelques instants de silence dans le noir et de nouveau, un éclair enflammé qui semblait venir de nulle part.

« Le gouffre de Ragefeu hein ! » pensa la mort-vivante. Un grognement résonna dans l’air peu après que la seconde déflagration de feu eut disparue. Il se répéta une fois, deux fois, trois fois. Aiguë et perçant, il durait, augmenté par l’écho de la roche.

Kaerina se mit à marcher tant bien que mal. Elle n’avait pas fait trois mètres qu’une coulée de lave déchira la pierre face à elle, éclairant brusquement le lieu où se situait la réprouvée. Une caverne, un peu plus petite que la Faille de l’Ombre. Par endroit, les rochers étaient striés de marques et de sillons, conséquence des explosions de lave régulières visiblement. En voyant le centre de la grotte, l’ancienne séide de la Liche fut quelque peu surprise.

Des cadavres ensanglantés de troggs gisaient au beau milieu des cendres et des éclats rocheux. Le sang rendait le sol poisseux.

Elle s’approcha prudemment et toucha le plus proche des corps. Celui-ci émit un rale sonore et ne bougea plus.

"Ils viennent d’être tués ! comprit Kaerina. Mais par qui ? "

Elle observa plus attentivement les troggs. Certaines des blessures suitaient un liquide verdâtre. « Du venin ? » s’étonna la mort-vivante. À côté des cadavres, des traces circulaires, comme si des épieux avaient été profondément enfoncés dans le sol. Mais celui-ci était fait de roche. Il aurait fallu une force spectaculaire pour parvenir à faire cela ! La réprouvée regarda les traces avec davantage d’attention. Elles étaient nombreuses. Mais à bonne distance des créatures mortes, elles se raréfiaient. Après plusieurs secondes d’observation attentive, elle trouva trois marques, parallèles à trois autres et une petite substance blanche, presque translucide, qui ressemblait à du tissu. Un tissu très fin.

Un sifflement se fit entendre. Kaerina leva les yeux vers le plafond de la grotte. Tout devint clair. Les cadavres, le venin, les marques, le tissu qui … n’était pas du tissu. Mais de la toile. De la toile d’araignée.

« Des nérubiens ! »

-Thrall … Chef de guerre … Vos armées attendent vos ordres … Laissez-moi les mener en Norfendre et mettre fin à la menace mort-vivante !

Grand, massif et doté d’une musculature impressionnante, l’orc Garrosh Hurlenfer était visiblement contrarié. La colère se lisait sur son visage de couleur brune. Son armure en plaques d’adamantite et en os de gronn, recouverte par un tabard de la Horde, crissa lorsque le Mag’har abattit son poing sur la table de bois qui lui faisait face et sur laquelle était étendue une carte.

La nuit était tombée sur Orgrimmar. Une réunion secrète avait lieu entre différents dirigeants de la Horde et ceux-ci tenaient leur assemblée dans la Vallée de l’Honneur, sur le parvis de l’arène des Valeureux. Une voix suave et profonde s’éleva, celle de la reine banshee Sylvanas, qui restait dans la pénombre projetée par le bâtiment.

-Oui Thrall. Le temps est venu de tuer Arthas. Vous pouvez enmener mon grand apothicaire. Ses connaissances vous seront d’une aide inestimable contre ce que le Fléau pourra vous envoyer !

Le dit apothicaire, en grande tenue du porte-mort, renchérit d’un ton chevrotant :

-Ce serait un honneur, Dame Noire !

Le chef de guerre de la Horde sortit des ténèbres de la nuit. Sa peau verte contrastait étrangement avec son armure noire de jais, bordée de filaments dorés.

Dans son dos, une puissante masse était sanglée, le légendaire Marteau du Destin. Thrall se tourna vers le Haut Seigneur Saurcroc qui tenait près de lui.

-Qu’en dites-vous Saurcroc ?

Le vétéran, connu pour sa sagesse et ses conseils avisés, ne répondit pas tout de suite. Il réfléchit un instant avant de répondre lentement :

-Chef de guerre … Il … Il est clair que le Norfendre constitue la plus grande menace qui pèse sur notre peuple et nous devons agir en conséquence. Mais cet ennemi ne ressemble à aucun autre. La prudence est indispensable.

Le regard de Thrall se perdit dans les étoiles. Sa voix se fit distante :

-Mon âme hurle à la vengeance mais les élements me disent d’y réfléchir avec lucidité. Le Roi-Liche est un formidable adversaire, un adversaire à considérer de façon réfléchie.

Le chef de guerre se reprit et observa ses conseillers tour à tour avant d’ajouter plus fermement :

-Nous allons envoyer des éclaireurs pour évaluer la situation. Je vais aussi m’entretenir avec Jaina Portvaillant et voir ce que projette l’Alliance.

Le fils de Hurlenfer réagit avec colère à cette déclaration :

-Pouah ! C’est insupportable ! Pendant que vous vous perdez en bavardages et délibérations, nos ennemis deviennent plus forts !

Si l’on m’écoutait, on aurait déjà envoyé toutes les troupes disponibles sur ce caillou gelé et il aurait été conquis pour la Horde !

Thrall haussa le ton :

-Si c’est un piège, je n’y foncerai pas les yeux fermés ! Ne répétez pas les erreurs de votre père Garrosh !

À ces mots, Hurlenfer devint fou de rage. La fureur s’agitait dans le regard du jeune orc lorsqu’il beugla :

  • Vous osez … ?! Après tout ce qu’il a fait pour vous et votre peuple ?! MAK’GORA !!

En guise de réponse, le chef de la Horde railla :

-Tu me défis enfant ? Je n’ai pas de temps à perdre avec ça …

Garrosh, toujours aussi furieux, souffla :

-Alors vous refusez ? Le fils de Durotan serait-il un pleutre ?

Thrall le dévisagea puis tonna :

-À l’intérieur !

Et il s’engouffra dans l’arène, suivit de près par le jeune Mag’har.

La dispute avait fini par attirer quelques curieux sortant des tavernes. Intrigués par le bruit, ils s’approchèrent. Avec ironie, la voix froide de Coursevent répondit à leurs regards interrogateurs :

-Hurlenfer a défié le chef de guerre.

Poussant une exclamation de surprise, ils se précipitèrent à l’intérieur. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Bientôt, une foule entrait dans l’arène, malgré l’heure avancée de la nuit.

L’endroit où devait se dérouler le combat traditionnel n’était qu’un espace concentrique, couvert de sable et de cailloux. Les deux adversaires se faisaient face. Thrall tenait sa masse d’une main ferme et observait le jeune orc, qui bouillonnait de rage devant lui. D’une voix lasse, il lâcha :

-Finissons-en et vite …

Garrosh répliqua, tout en prenant ses deux haches en khorium :

-Vos devoirs de chef de guerre attendront. Pour l’heure, battons-nous !

Il fondit sur son ennemi. Le chaman ne bougea pas d’un pouce. Au moment où Hurlenfer allait l’atteindre, Marteau du Destin crépita. Thrall brandit l’arme, pivota et asséna un formidable upercut, sauf que la masse remplaçait le poing. Le Mag’har fut violement rejeté en arrière et atterrit dans un bruit sourd, en grognant de douleur. Il se releva tout de même d’un bond, comme si de rien était, et projeta de toutes ses forces une de ses haches. L’arme fendit l’air à la vitesse de l’éclair. Elle acheva sa course en se fichant dans l’armure du chef de la Horde, l’éventra et atteint le muscle vert de l’orc. Du sang macula le sable. Garrosh n’avait pas attendu.

Il se rapprochait dangereusement de Thrall et levait sa seconde hache comme pour l’achever. Ce dernier leva le bras droit et ouvrit sa paume gantée de maille noire. Un roulement de tonnerre gronda dans l’arène. Hurlenfer s’arrêta net et regarda autour de lui. Un éclair aveuglant déchira l’espace et frappa de plein fouet le fils de Grom. Ce dernier, foudroyé, s’effondra.

Thrall s’était relevé. Il semblait n’avoir cure de sa blessure, d’où s’échappait un flot de sang. Il brandit son marteau et l’abattit, comme s’il voulait frapper un ennemi invisible. Un tourbillon de sable et d’énergies envoya valser Garrosh contre les parois de l’arène. Etourdit, il parvint tout de même à se remettre sur ses pieds. Le Mag’har contempla son adversaire. Une idée lui vint. Il se rua de nouveau sur le chef de guerre, s’attendant à ce qu’il use de nouveau de ses pouvoirs. Thrall n’en fit rien et l’accueillit par un revers de masse. Les réflexes foudroyants du jeune orc de Garadar lui permirent de parer. Il pivota ensuite sur sa droite pour se retrouver dans le dos de son ennemi et lui asséner un formidable coup de hache.

La force et la volonté de Grommash Hurlenfer étaient légendaires. Son fils lui fit honneur. Son coup éventra la partie dorsale de l’armure de Thrall, laissant une profonde balafre dans le dos de celui-ci. Le chaman tenta de se retourner mais Garrosh le poussa rudement pour le déséquilibrer, ce qui le fit chuter au sol.

Soufflant comme un boeuf, le jeune guerrier parvint à articuler :

-Donc, fils de Durotan, que …

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Une voix forte, qui résonnait dans toute la ville, le coupa. Elle semblait venir d’outre-tombe :

-PEUPLE D’ORGRIMMAR ! ENTENDEZ MON AVERTISSEMENT ET TREMBLEZ ! LE REGARD DU ROI-LICHE EST FIXÉ SUR VOUS !

Tous se ruèrent à l’extérieur de l’arène et y trouvèrent un bien triste spectacle. La cité était envahie. D’immenses wyrms de glace volaient à tire d’ailes dans le ciel, où les premiers rayons du soleil pointaient, et soufflaient des blizzards de givre dévastateurs. Des abominations gigantesques, faites de chairs humaines cousues, massacraient quiconque se trouvait malheureusement à leur portée. Partout, des cohortes de nérubiens se répandaient dans les rues.

Un grunt s’effondra, la face ravagée par les coups et les morsures de trois goules morts-vivantes qui l’assaillaient. Kaerina émergeait de la Faille de l’Ombre, lorsqu’elle vit cette scène sordide, accompagnée de Varogh, Gundar, La’Vahj et Vir’jin. Quelques minutes plus tôt, ils l’avaient trouvée aux prises avec cinq araignées nérubiennes. Leur aide n’avait pas été de trop et en quelques instants, les immondes insectoïdes avaient mordu la poussière.

-Allez aider les autres, je me charge de celles-ci ! s’écria la revenante, pour couvrir les clameurs de la bataille qui faisait rage dans Orgrimmar.

-Mais tu n’es pas armée … objecta La’Vahj

Elle ne lui répondit même pas et murmurra quelques paroles incompréhensibles. Vir’jin fit une grimace de dégoût et marmonna « nécwomancie ».

Les trois goules, qui en les apercevant s’étaient jetés sur eux, furent entourées de chaînes sombres en métal surgies de nulle part. Un sourire de satisfaction se peignit sur le visage de la mort-vivante. Elle se concentra et ordonna mentalement aux créatures, qu’elle contrôlait à présent, d’attaquer une abomination qui s’approchait dangereusement d’un pas lourd. La large bedaine du monstre était éventrée et laissait voir des tripes en décomposition, ce qui ne l’empêcha pas de rugir :

-Moi tuer vous !

Dans la seconde qui suivit, elle était dévorée par les trois goules en furie. Pendant ce temps, Kaerina s’était ruée sur la hache que le garde d’Orgrimmar avait laissée choir en mourrant. Ses quatre compagnons la rejoignirent après avoir mis en pièce un autre groupe de nérubiens.

-Ils sont légion ! s’inquièta Varogh

La réprouvée ne l’écoutait qu’à moitié. Elle achevait une formule - Vir’Jin grimaça de nouveau - et les morts qu’elle contrôlait s’effondrèrent, réduits à de petits d’os et de chairs.

Un vacarme assourdissant résonna violemment. L’orc, les deux trolls, la réprouvée et le tauren se retournèrent vers l’endroit d’où il provenait.

Thrall, le chef de guerre de la Horde, combattait seul avec ardeur une wyrm des glaces, laquelle venait de détruire une habitation d’un coup de patte. Le chaman fut bientôt acculé contre un mur d’enceinte. Il tenta un utltime coup de masse mais le dragon mort-vivant le percuta juste avant. Il perdit l’équilibre et son arme s’envola loin de lui.

Kaerina ne réfléchit même pas. Elle puisa dans le flot de pouvoirs ténébreux qui coulait en elle et tendit les bras en avant, ses paumes gantées de saronite grandes ouvertes. La non-vivante n’entendit même pas Vir’Jin hurler :

-Non !

Trop tard. Une décharge d’énergies sombres fusa vers le grunt qui avait perdu la vie quelques instants auparavant. Elles entrèrent par sa bouche et ses oreilles, comme si ce corps inanimé se noyait dans un torrent noir. Bientôt, il se releva à la façon d’un automate et fonça vers la wyrm. La créature se détourna de sa proie initiale, posant son regard de glace sur l’orc mort-vivant. La nécromancienne tonna d’une voix froide et déterminée, altérée par la non-mort :

-Détruisons-le !

Conjointement, Gundar, Vir’jin, La’Vahj et Kaerina entonnèrent des formules dont ils avaient le secret. Une nuée de sortilèges et charmes divers s’abattit sur la créature du Fléau, qui s’effondra lourdement.

Le calme sembla ensuite revenir sur la cité. Les bruits de la bataille s’étaient interrompus.

Thrall se relevait avec difficulté. Il était grievement blessé. L’orc lança un appel aux élements et un flot guérisseur referma ses plaies. Puis, dans un profond silence, il se dirigea vers les cinq compagnons. Derrière lui, Coursevent, Hurlenfer et Saucroc arrivaient d’un pas rapide.

Le chef de guerre s’approcha de Kaerina.

-Je ne sais pas quoi vous dire, fit-il d’une voix grave. Vous m’avez sauvé la vie en condamnant l’âme d’un guerrier.

L’interéssé, le grunt relevé par la nécromancie de la réprouvée, ne disait rien et fixait intensément sa maîtresse, un rictus figé sur le visage. Lorsqu’il fut à leur niveau, Saucroc dit avec amertume, observant Kaerina d’un oeil mauvais :

-C’est le chevalier de la mort qui attend son jugement, chef de guerre.

-Oui répondit l’autre, je me suis douté.

Hurlenfer cracha :

-Qu’on la torture pour en apprendre un maximum sur le Fléau et qu’on la tue !

Au grand soulagement de Kaerina, ses quatre compagnons intercédèrent en sa faveur.

-Chef de guerre, la réprouvée nous a aidé à abattre le sorcier Gandling, le superviseur du Fléau dans les Maleterres de l’Ouest.

Coursevent, de sa voix suave et métallique, ajouta :

-Cette combattante a fait preuve d’un grand courage en Lordaeron en aidant mes troupes à repousser une attaque du Fléau au Glas.

-Tromperie ! aboya Garrosh.

Le chef de la Horde paraissait plongé dans ses pensées. Alors Sylvanas se pencha vers lui et murmura quelques mots imperceptibles à son oreille. Les yeux de l’orc s’agrandirent.

-Impossible ! frémit-il.

Son regard noir passait frénétiquement de Coursevent à Kaerina. Il s’arrêta sur la Reine Banshee.

-Vous êtes sûre ?

-Je ne suis sûre de rien, dit l’ancienne haute-elfe, mais quels risques prenez-vous ?

Thrall répondit avec un demi-sourire :

-Rendre un chevalier de la mort au Fléau et lui en fournir un autre, autrement plus puissant.

L’assistance ne comprenait goutte à l’échange auquel ils assistaient. Pour sa part, Kaerina attendait la sentence.

-Très bien Coursevent, grogna le chef de la Horde, faites comme il vous plaira.

La souveraine réprouvée se tourna vers Kaerina et prononça d’une voix ferme :

-Kaerina Elridar … Pour vos actes passés, et en considérant vos actes présent, la justice de la Horde vous condamne à la prison jusqu’à ce que mort s’ensuive. Vous terminerez votre existence moribonde dans les cachots de Lordaeron !

Hurlenfer et Saurcroc affichaient des mines satisfaites mais les compagnons de la non-vivante étaient atterrés.

Kaerina était outrée. La colère la brûlait de l’intérieur. Elle avait fait son possible pour s’intégrer dans la Horde. Sauvant ses membres, abattant ses ennemis. Voilà comment on la récompensait. On l’envoyait pourrir dans une prison et au sens littéral du terme : les corps des revenants avaient auparavant appartenus à des vivants et n’étaient pas faits pour vivre deux vies. Ses membres et sa peau allaient décréprir petit à petit, se décomposant lentement, dans l’humidité et la moisissure d’un cachot.

Ses pouvoirs. Voilà la vraie cause de la sentence. Ses pouvoirs contre-nature faisaient peur. Ils étaient trop puissants, trop destructeurs, trop corrupteurs. On voulait la museler. Les dirigeants de la Horde craignaient trop qu’elle ne retombe entre les mains du Fléau. Ils lui refusaient le droit de faire ses preuves. Elle haissait les dons qu’elle avait reçus. Ils s’avèraient maintenant être une véritable malédiction. La revenante bouillonnait, écoeurée.

Elle songea à son frère, perdu quelque part dans Azeroth, qu’elle ne pourrait jamais retrouver. Sous le regard triste de ses compagnons, elle tomba à genoux. Deux nécrogardes surgirent derrière Sylvanas et lui passèrent des menottes.

Ils allaient lui servir de gardiens pour le long voyage à bord du zeppelin qui la ramènerait dans les Royaumes de l’Est. L’étape finale de cette équipée : croupir pour le restant de ses jours derrière les barreaux d’une prison austère. Tandis qu’elle se trainait derrière les nécrogardes en direction des portes d’Ogrimmar, elle entendit les héraults de la Horde annoncer dans toute la cité :

-L’appel aux armes a été décrété ! Tout individu valide doit se présenter à un officier au plus vite ! Devant le petit groupe en marche, un tauren chasseur aiguisait ses armes, produisant un crissement sinistre. Lorsqu’il leur jeta un regard et qu’il aperçut Kaerina vêtue de son armure de saronite, il marmonna, suffisament fort pour que cette dernière le comprenne distinctement :

-Prochaine étape, le Norfendre !

Chapitre III : des disparus font un prêtre ivrogne

Cité de Hurlevent, quartier du Canal, taverne des Gallina

Le vignoble des Gallina, une taverne du centre de Hurlevent située près du canal, était réputé pour ses alcools fins. Fouré dans une petite batisse au toit bleu ciel, le bar exiguë, pourtant prêt à recevoir à toutes heures de la journée, n’accueillait en fait que très peu de clients sur place mais fournissait plutôt les fêtes des grands nobles, bourgeois ou encore des guildes de la cité.

Les vigneronnes Suzetta Gallina et sa parente Julia, tenaient ensemble l’établissement. Peu après le retour du roi Varian Wrynn sur son trône, elles étaient évidemment très affairées à satisfaire toutes les commandes puisque nombre de banquets avaient lieu pour fêter le grand évènement. Dans la même période, un client quelque peu étrange, un prêtre draeneï, se mit à fréquenter assidûment l’endroit.

Ïay contemplait le fond de sa chope vide. Des larmes lui brouillaient la vue et coulaient sans retenue sur son visage bleu. Depuis qu’Azazrel, Nimby et Hargorn étaient partis, il n’avait aucune nouvelle. En principe il s’agissait d’une expédition simple pour les trois amis du draeneï, qui étaient des avenuriers rodés. Avec des griffons pour montures, leur voyage aurait dû leur prendre une ou deux semaines, tout au plus. Le hic, c’est qu’ils étaient partis depuis plusieurs mois. Le prêtre était rongé par la honte et la culpabilité, regrettant amèrement de ne pas les avoir accompagnés. Il tentait de noyer son chagrin dans l’alcool de la taverne des Gallina.

Soudain, Ïay se mit debout, faisant bruyemment tomber sa chope, le fond de cette dernière se répandit sur sa bure et sur le sol. Il laissa échapper un grognement. Visiblement, il était complètement ivre.

Une idée lui avait traversé l’esprit. Avant que lui et ses semblables érédars n’arrivent en Azeroth, Hargorn dirigeait une guilde influente de l’Alliance. S’il parvenait à contacter quelques uns des anciens membres, ils auraient éventuellement des nouvelles de leur ancien chef.

Il savait pertinemment à qui s’adresser. Øerin, un paladin de la guilde, mais surtout le jeune fils d’Hargorn, qui habitait la Comté-du-Lac. Le prêtre reprenait confiance, tout n’était peut être pas perdu.

Bien déterminé à partir à la recherche d’Øerin, Ïay tituba en direction de la sortie de la taverne. Se prenant les pieds dans sa robe cléricale blanche, ternie par la saleté et la boisson, il tomba à la renverse et s’écrasa sur le sol en bois sec.

-Vous comptiez partir sans payer mon père ? demanda Suzetta Gallina d’un ton amusé.

Disciple des naarus chez les érédars, prêtre d’Elune pour les elfes ou clerc de l’Eglise selon les humains et les nains. Toutes ces désignations désignaient en fait une seule caste, ceux qui maniaient les énergies de la Lumière, à laquelle appartenait Ïay. Peu lui importait son titre.

-Non bien sûr, bafouilla-t-il en guise de réponse, avec son accent typique.

Il avait encore la bouche pâteuse à cause de l’excès de boisson. Combien vous dois-je, deux, trois pièces d’or ?

Suzetta et Julia Gallina, ainsi que Roberto Pupellyverbos le seul autre client du bar, partirent dans un fou rire. Parvenant à peine le maîtriser, Julia articula :

-Vous … Vous n’êtes pas sérieux ?

La jeune femme aux cheveux chatains arriva finalement à retrouver son calme et poursuivit :

-Deux ou trois pièces d’or ? Après quarante-trois chopes d’hydromel … Non, quarante-quatre avec celle que vous avez bue ce matin, ving-cinq outres de bières naines, trente-huit flacons de porto et cinquante-deux bouteilles de pinot noir ?

Ïay était au comble du ridicule. Il avait bû tant que cela ? Il avait battu Hargorn à plat de couture. Cette pensée le fit sourire.

-Veuillez me pardonner. Combien finalement ?

Suzetta, sa parente aux airs rebelles, lui répondit avec un ton suffisant :

-Trois cent soixante-sept pièces d’or, s’il-vous plaît.

Le draeneï fronça les sourcils. Même avec tout ce qu’il avait ingurgité, le compte n’y était pas.

-Vous … Vous êtes certaines ? C’est énorme, même pour ce que j’ai bu. La ville subit un siège qui a fait grimper le cours ? plaisanta-t-il

-Premièrement, vos compétences magiques ne sont plus à démontrer. Vous avez fait de sacrés dégâts lors de bon nombre de bagarres. Enfin - le ton se fit plus acide - je ne sais pas très bien qui vous combattiez à part mon propre établissement.

Le prêtre tenta de se faire tout petit, chose particulièrement ardue étant donné la stature naturellement imposante des draeneïs. « Miséricorde » pensa-t-il.

-Deuxièmement, reprit la vigneronne, il se trouve qu’effectivement la ville est assiégée depuis une dizaine de jours.

Ces paroles eurent l’effet d’un coup de poing dans le ventre de l’érédar. Il laissa tomber une bourse pleine d’or et sortit en trombe du bar. Une colonne de gardes, équipés de leur habituelles armures bleues et gris acier, frapées aux armoiries de Hurlevent, passa devant lui au pas de course. Des clameurs de combat et des cris d’agonies se faisaient entendre partout aux alentours.

Ïay remonta le canal, prit le chemin de pierre qui passait sous une arche et se retrouva dans le quartier marchand, nez à nez avec une goule mort-vivante. Elle n’était qu’os et lambeaux sanguinolents, tenant ensemble par une étrange magie. Murmurant une formule dont il avait le secret, la goule explosa dans un rayon de lumière dorée. Très fier de son « châtiment » , efficace malgré les dernières semaines passées à boire, Ïay continua son chemin.

Le draeneï arriva sur la place centrale du quartier.

Un groupe d’aventuriers combattait férocement contre trois abominations, d’énormes géants de chair putride, amenées à la vie par les ténébreuses pratiques de la nécromancie.

Le tintement du métal, les déflagrations magiques et les hurlements retentissaient avec force. Un guerrier qu’Ïay reconnut très bien, il s’agissait d’Ivar, l’humain avec qui Hargorn s’était disputé avant de partir, était étendu face contre terre, barbotant dans son propre sang tout en gémissant de douleur. Le prêtre proféra un sortilège de soin. Un halo aveuglant se dessina autour d’Ivar. Son sang disparut et ses blessures au bassin et la base du cou se refermèrent progressivement.

Il se releva et poussa un cri de fureur. Vêtu d’une armure noire, armé de glaives de guerre d’Azzinoth et protégé par un immense pavoi sombre, hérissé de pointes, il fonça sur ses ennemis. Il les frappa de coups précis et brutaux, découpant et tailladant.

Décontenancées par ces attaques inattendues, les abominations, toujours sous le feu nourri de sorts et de flèches lancés par d’autres aventuriers, finirent par s’écrouler en faisant trembler les fondations des bâtiments de la place. Profitant de l’accalmie soudaine, Ïay fonça vers le perchoir des griffons. Arrivant près de Dungar, le responsable des vols, il demanda une monture pour …

Les montagnes rouges des Carmines

Un lit moelleux, des couvertures douces et de la bière de qualité. Øerin n’en demandait pas plus. Le nain était assis en tailleur son lit, dans sa petite chambre de l’auberge de Comté-du-Lac. Il attachait avec une lanière de cuir sa chevelure blond paille. Descendant de son lit de plume, il mit des braies et une veste en lin puis s’avança vers une fenêtre. Dehors, le temps était pluvieux.

Øerin était de petite taille, même pour un nain. Il avait des yeux noirs, des sourcils broussailleux. Mais il possédait une force impressionnante, à en faire pâlir un ogre. L’aubergiste le héla depuis les escaliers :

-Eh du nain ! 'a un type pour toi !

Intrigué, Øerin sortit de sa chambre et dévala les escaliers. Il se retrouva dans la salle principale de la taverne. Des tables et des chaises de bois, couleur sable, un feu de cheminé et l’odeur alléchante d’un broche-tripe en train de cuire se présentèrent à lui lorsqu’il fût en bas. S’y ajouta une voix douce, teintée d’un fort accent :

-Bonjour Øerin !

Le nain leva les yeux et vit un grand prêtre draeneï qui lui faisait face. Curieux, il demanda :

-Que puis-je pour vous mon bon ?

Ce dernier jeta un regard méfiant à l’aubergiste et à ses quelques clients qui les observaient avec une curiosité un petit peu trop poussée.

-Allons dehors, ce sera plus commode, répondit l’autre.

Une fois à l’extérieur, le draeneï se décida à parler :

-Øerin, il y a plusieurs mois de cela, ton père et deux amis à lui se sont mis en tête d’aider un jeune démoniste. Ils sont partis pour Stratholme pour trouver un grimmoire.

Le nain grogna. Aider un démoniste … Mais son père était un chasseur expérimenté. Il n’y avait aucune raison de se faire du souci.

-Oui et ils ont dû rentrer maintenant non ? Pourquoi venir me voir ?

-Là est tout le problème, enchaîna le prêtre érédar, ils ne le sont pas. Pis encore, je n’ai aucune nouvelle. Plusieurs évènements me font craindre le pire. Le Fléau a attaqué Hurlevent. J’ai réussi à m’échapper de justesse. Les espions du SI : 7 ont ententu dire qu’Orgrimmar avait essuyé des attaques similaires. Le Roi-Liche prépare quelque chose !

Øerin s’exclama :

-Comment ?! Des attaques et ils ne sont pas rentrés ! Je file prendre mes armes et on décolle sur le champ ! On va réunir toute la guilde !

Sur ces mots, le nain s’engouffra dans l’auberge et fonça à l’étage sous le regard étonné de son propriétaire et de ses clients.

Une fois dans sa chambre, il ouvrit son armoire d’un geste brutal et commença à se vêtir de son armure.

Un « complet du Justicier » en plaque d’éternium, enchanté de runes, acquis par le sang et les larmes au fin fond de l’Outreterre. Il prit ensuite son marteau Justice de la lumière et redescendit payer l’aubergiste, lequel le contemplait d’un air ahuri.

Une fois dehors, Øerin alla aux écuries récupérer sa monture, un destrier carapaçonné de métal. Il l’enfourcha et le mit au petit trot tandis qu’Ïay le rejoignait sur le dos d’un énorme elekk. Le draeneï lança :

-Quel est le premier aventurier que nous allons chercher ?

-Mon gars, il faut déjà que tu me dises qui est parti avec mon père, répondit le nain.

-Azazrel et Nimby, fit le prêtre en comptant sur ses doigts boudinés.

Øerin resta songeur un instant. Puis son visage aux traits grossiers se fendit d’un large sourire :

-On part pour l’Outreterre l’ami ! Des compagnons de légende nous y attendent !

Le draeneï maugréa. Retourner en Draenor ne faisait rien pour l’enchanter.

Les Royaumes de L’Est, quelque part dans les Monts Alterac

Une violente tempête de neige faisait rage. De gros flocons tombaient inlassablement depuis des heures. Un vent fort cinglait à travers les montagnes gelées. Pourtant rien de tout cela ne semblait perturber un orc à l’allure fière, qui se tenait debout en haut d’une congère de glace. Sa peau était d’un vert pâle, une simple tunique bleutée en fils épais le protégeait du froid. Deux glaives dentelés étaient ceints à sa ceinture de cuir. De mystérieuses runes rougeoyantes en parcouraient les lames. Un bandeau noir, en cuir également, était posé devant ses yeux.

Ses cheveux et sa barbe foisonnante d’un blanc immaculé, juraient de façon saisissante avec la neige qui tombait, lui donnant un air vénérable et sage.

L’impression était fondée : tel était Drek’Thar, général des guerriers Loup-de-Givre, et le plus puissant chaman d’Azeroth. Sa tête, tournée vers la vallée en contrebas, humait l’air sec et glacé.

L’orc s’ébroua, faisant tomber quelques flocons qui s’étaient déposés sur ses épaules. Une mine grave se lisait sur son visage marqué de rides et de cicatrices. Puis un léger sourire se dessina sur sa figure verte. Il ferma les yeux. Une pensée le reconfortait. Les monts inhospitaliers d’Alterac lui rappelaient son ancienne terre natale, les Crêtes de Givrefeu en Draenor.

Oui …

Ce froid, ces congères, ces worgs blancs …

Ils lui remémoraient les pics déchiquetés, les glaciers, les loups de givres et les abysses rocheux sans fond de son foyer d’antan, aujourd’hui disparu. Drek’Thar soupira. Ce qui lui manquait le plus, c’était sa relation si puissante avec les esprits de Draenor. Pas comme maintenant, pas comme ici. Il avait des difficultés à saisir les esprits de ce monde. Ces derniers lui reprochaient quelque chose. L’orc pesta intérieurement. Il n’était pas franc avec lui-même. Il savait parfaitement pourquoi les esprits lui en voulaient. Dans sa jeunesse, le loup-de-givre avait trahi le chamanisme, et les esprits qui l’accompagnaient, pour s’abandonner la tentation de la sorcellerie. Il avait suivit Ner’Zhul quand celui-ci avait …

Un bruit suspect l’arrêta net dans sa réflexion.

Dans un léger bruissement d’ailes, une corneille noire venait de se poser juste devant lui et le fixait. Puis, dans un éclair de fumée grise, un homme encapuchonné apparut.

-Je te salue vieux sage et … dit-il

-Va droit au but démoniste ! Je n’ai que peu de temps à accorder à ceux de ton espèce ! coupa Drek’Thar avec mépris. Le chaman sentait qu’une aura maléfique entourait cet inconnu. Il s’était voulu agressif et sûr de lui mais en réalité, la puissance ténébreuse qui émanait du nouveau venu le terrifiait.

-Bien, bien. Je suis ici pour entendre un récit. On dit que ceux de ta race sont légendaires !

-Une histoire ? fit le vieil orc décontenancé.

-Celle de ton maître, Ner’Zhul ! souffla l’individu mystérieux.

Drek’Thar devint livide. Il bredouilla :

-Je … Je ne connais personne qui réponde à ce nom …

L’autre ricana froidement avant de susurrer :

-Mensonge …

L’étranger savait ! La honte envahit le sage. Son mentor, connu sous le nom de Ner’Zhul, était un chaman très doué. Tous connaissaient son talent. Mais il cherchait un pouvoir sans limite. Poussé par sa faim de puissance, il avait conclu le premier pacte avec les démons. Un pacte qui scellerait le destin de la race orc toute entière. Et lui Drek’Thar, son apprenti, avait succombé comme une majorité de chamans de Draenor devant l’offre du Trompeur : des secrets, clés d’un pouvoir contre-nature, en échange de l’asservissement de la Horde, au service de la tristement célèbre Légion Ardente.

Ces souvenirs étaient insupportables. Ils lui rappelaient sa faiblesse et son avidité.

-Passons les premiers chapitres de l’histoire. Ils semblent te mettre mal à l’aise, dit l’homme encapuchonné, comme s’il lisait dans les pensées de l’orc, augmentant ainsi la peur qu’il suscitait chez ce dernier. Il poursuivit :

-La partie qui m’intéresse, c’est après que ton maître eut trahi les démons.

Drek’Thar finit par confier :

-Je … Il ne s’agissait déjà que de rumeurs à l’époque. Je n’étais plus … Enfin, on raconte qu’il n’a pas passé le portail pour Azeroth avec les autres. Il se dit aussi que ses anciens maîtres démoniaques l’ont retrouvé, transformé et envoyé en mission … enfin …

-Où et quelle était cette mission ? demanda brusquement son interlocuteur, la voix empreinte d’excitation.

-Les démons l’auraient changé en un monstre doté d’aptitudes terrifiantes puis enfermé dans un bloc de glace, qui lévitant à travers l’éther, serait arrivé sur Azeroth. Au fond de sa prison gelée, il se murmurait que Ner’Zhul tramait des complots pour soumettre le monde à la Légion.

Il s’interrompit et jeta un regard mal à l’aise au sorcier. L’orc lâcha nerveusement :

-Mais ce ne sont que des racontars ! Je pense plutôt qu’il a été tué dans l’explosion de Draenor.

Dans sa hâte d’en savoir plus, l’individu mystérieux s’était rapproché du vieux chaman. Drek’Thar vit alors qu’il portait un bâton. Relativement épai, constitué de bois verni, un morceau de tissu y était accroché. Il n’y avait qu’un seul ornement, un espèce de …

-Ton bâton sorcier ! L’homme derrière le portail, il … s’étrangla le chaman.

-Avait le même ? Oui ! Même arme mais maniée par une personne bien différente, rassure-toi. En tous cas, merci pour le récit, vieux sage ! conclut l’inconnu.

Sur ces paroles, il se métamorphosa en une corneille au plumage noir et s’envola à tire d’ailes.

Le vieil orc frissonna. Il avait eut peur, il devait bien se l’avouer. L’être qu’il venait de rencontrer était porteur d’un tel pouvoir …

Chapitre IV :une quête, un vieil ami et un récit

Fossoyeuse, sous les ruines de Lordaeron, les Royaumes de l’Est

-Mmmh, grogna Kaerina en émergeant de sa torpeur.

Elle ouvrit les yeux. La revenante analysa son environnement immédiat. Elle était allongée sur un sol gluant de boue et de chair, dans une cellule aux murs en briques noirâtres, couverts de champignons et de sang séché, fermée par des barreaux métalliques. Une torche était allumée dans la pièce, brûlant d’un feu bleu, lequel diffusait une lumière crépusculaire. Dehors, malgré la pénombre, elle distinguait sans peine les abominations de chair qui patrouillaient, tout en laissant échapper des gargouillements sinistres. La non-vivante percevait également le bruit, plus distant, des égoûts mais aussi des pas et des râles des réprouvés qui s’agitaient dans leur cité morbide.

-Quelle poisse ! grogna-t-elle. Pour la deuxième fois, elle se retrouvait enfermée dans les geôles de Fossoyeuse.

Un souvenir percuta sa pensée brumeuse. Elle se revoyait en haut de la tour des zeppelins, à l’extérieur d’Orgrimmar. Kaerina avait attendu, avec les nécrogardes, celui qui l’enmènerait pour les Clairières de Tirisfal. Son souvenir se fit plus net. En bas de la tour, sur les bords de la route qui menait à la capitale de la Horde, des péons à l’air hagard rassemblaient les derniers cadavres de l’armée du Fléau. Les âmes damnées du Roi Liche avaient attaqué à l’aube, un véritable carnage.

Une longue file d’orcs, de taurens, de trolls et de réprouvés se tenait devant un alignement de tables, dressées la hâte, afin d’enregistrer les volontaires à la campagne du Norfendre. Elle se souvenait aussi avoir détourné le regard ne serait-ce qu’un instant pour voir une druidesse tauren qui se tenait devant elle, en la dépassant en taille d’une bonne quarantaine de centimètres. Sa robe brune, son bâton tordu et sa longue cape en laine rouge avaient permis de l’identifier comme telle. La sage de Mulgore avait alors prononcé quelques mots, avec un sourire au coin des lèvres puis … Plus rien. Le souvenir s’arrêtait là. Certainement l’oeuvre d’un charme d’hibernation.

La non-vivante voulut brusquement ramener ses bras contre son corps. Ils refusèrent tout net et un crissement métallique résonna bruyemment. Elle observa. Une chaîne épaisse rattachait des menottes passées autour de ses poignets au mur le plus proche.

La colère s’éveilla lorsqu’elle se remémora ce qui s’était passé à Orgrimmar. Etrangement, son animosité n’était pas dirigée contre les dirigeants de la Horde qui la haissaient et l’avaient condamnée. Mais contre la Voix. Cette Voix qui l’avait forcée à commettre des crimes odieux. Cette Voix qui l’avait dotée de pouvoirs destructeurs, dont la malédiction continuait de la poursuivre. Ses dons ténébreux, bien qu’utilisés à bon escient, valaient à la mort-vivante la peur et l’hostilité chez tous les êtres qu’elle rencontrait. On la tratait comme une paria. Preuve à l’appui, sa situation actuelle : l’isolement dans une prison.

Par ailleurs, elle comprenait ceux qui la redoutaient. Les séides du Fléau avaient fait tellement de victimes, répandu tellement de sang … La souffrance qui transparaissait derrière la haine que la majorité des vivants lui vouait, la jeune femme la partageait. De la souffrance et une froide détermination à se venger, voilà tout ce qui lui restait dans la non-mort.

Kaerina leva la tête et hurla :

-Je ne serai jamais plus votre esclave !

Mentalement, elle se fit une promesse. Plus jamais elle ne se servirait de ses pouvoirs nécrotiques contre-natures.

Une ombre passa devant une autre torche qui brûlait à l’extérieur de sa cellule. Lorsque la silhouette fût plus proche, la non-vivante distinga un homme en armure, avec une immense épée ceinte dans son dos. Elle se concentra pour mieux voir mais ne parvint qu’à distinguer des oreilles pointues et un visage fin, la pénombre dissimulant le reste. Il dévérouilla rapidement la serrure de la porte de sa cellule et entra.

Un haut-elfe …

Une forêt luxuriante et ensoleillée bientôt gagnée par le mal qu’elle répandait, sans qu’elle ne puisse lutter contre la terrible force que la voix exerçait sur elle. Les habitants de ces bois, des créatures nobles et élégantes, moururent dans d’atroces souffrances, la chair rongée par la gangrène la plus sordide.

La revenante l’avait reconnu sans peine pour avoir massacré sans vergogne des centaines de ses semblables. La honte la rongeait. Un sentiment de culpabilité insupportable la tenaillait.

Pourtant le haut-elfe, qui se tenait à quelques mètres d’elle, l’observait avec un air tranquille sans dire un mot. Il s’approcha encore davantage, toujours en silence. La non-vivante pût percevoir son armure dans le détail. Elle était rouge comme le sang, des épaulettes aux bottes. Un tabard blanc frappé d’une flamme vermeil en couvrait la partie ventrale. Sa figure restait cachée par l’obscurité de la pièce.

L’elfe parla enfin, d’une voix douce :

-Kaerina Elridar …

Elle acquièça sans dire un mot. Le fait qu’il connaisse son nom ne l’atteint même pas. Le souvenir des cadavres haut-elfes ensanglantés la paralysait.

-Originaire de Stratholme ?

De nouveau, opinement du chef. Ses lèvres grises se mirent à trembler puis tout son corps fit de même.

-Bien, fit l’autre sans rien remarquer, vous êtes condamnée par la justice de la Horde à croupir dans une cellule jusqu’à ce que votre corps se décompose. Mais cela, vous le savez déjà.

Il s’interrompit. La mort-vivante ferma les yeux et attendit que ses tremblements incontrôlables cessent.

-Il existe toutefois une alternative.

La revenante rouvrit brusquement les yeux. Elle avait dû rêver ! Kaerina bégaya :

-Une … Une alternative ?

-Oui. Si vous accomplissez avec moi une mission de la plus haute importance au nom la Dame Noire, votre liberté vous sera rendue. Sinon, vous pouvez toujours moisir ici, bien entendu.

Il ajouta :

-Je dois préciser que cette mission est secrète. Si nous sommes découverts, elle échouera irrémédiablement et nous serons livrés à nous-mêmes.

Le mystère autour de la quête que lui proposait l’individu laissait la revenante de marbre. Et pour cause, l’elfe venait de se redresser dans toute sa hauteur. Cette fois la lumière de la torche éclaira pleinement son visage. Une peau blanche comme la craie, des lèvres noires et des yeux laiteux sans pupilles. Sa longue chevelure était grise, complètement décolorée. La douleur que procurait sa vue chez Kaerina atteint son paroxysme. L’elfe était lui aussi un revenant. Peut-être n’y avait-il plus un seul haut-elfe en vie à cause de ses crimes ? Elle bafouilla :

-Combien sont encore en vie ?

La nécromancienne planta son regard jaune dans celui du spadassin et réitéra la question d’une voix plus ferme :

-Combien de quel’dorei sont encore en vie ?

Un sourire sardonique apparut sur le visage de son interlocuteur. Il répondit, en détachant chaque syllabe :

-Peu … Très peu. Le Fléau a fait de tels ravages sur les terres elfiques qu’il a marqué les quel’dorei à jamais. En mémoire de cette blessure, ils se sont rebaptisés sin’dorei, « elfes de sang ».

-« Ils » ? Vous n’êtes pas … ? tiqua la non-vivante.

-Non … Je n’étais pas à proprement parler un quel’dorei. J’étais un demi-elfe.

Il fit un geste las et soupira.

-Peu importe ce que j’étais … Pour en revenir aux sin’dorei, ils ont réussi à reprendre le contrôle de leurs terres et à rebâtir en partie Lune Argent. Par la suite, les elfes de sang ont rejoint la Horde.

Kaerina était plongée dans ses pensées. Etrange, elle n’en avait pas remarqués à Orgimmar. Pourtant, ils avaient toutes les raisons du monde d’y être pour se joindre au lancement de la guerre contre le Roi-Liche. Son esprit s’attarda ensuite sur la proposition du demi-elfe.

-J’accepte votre offre mais j’ai une demande au préalable … dit-elle

L’autre haussa un sourcil blafard.

-Vous pensez être en position de demander quoi que ce soit ? répondit-il froidement.

-En fait, cela ne pourra que faciliter notre mission. Si je suis amenée à combattre, mon premier réflexe sera d’utiliser la nécromancie et nous serons découverts immédiatement.

Elle fit une courte pause pour vérifier si l’elfe mort-vivant l’écoutait. Il était visiblement des plus attentifs.

"Parfait ! "songea-t-elle avant de reprendre :

-Lorsque je me suis éveillée au Glas, j’avais été attirée par les ars cléricaux.

Ma demande est donc la suivante : avant de nous lancer dans notre mission, serait-il possible de trouver le moyen de me débarasser de ce don maudit et de me laisser le temps de d’étudier les pouvoirs de la Lumière ?

Le demi-elfe ricana :

-Mais de quel temps croyez-vous disposer ? En revanche, vous avez raison pour le reste. Nous allons parcourir des contrées où les chevaliers de la mort et les nécromanciens ont laissé un souvenir amer. Si vous vous servez des pouvoirs ténébreux que vous a donnés le Roi Liche, vous attirerez trop l’attention.

À son tour, il marqua une interruption pour l’observer attentivement. Il finit par poursuivre :

-Par chance, j’ai conservé moi-même mes talents de paladin dans la non-mort. Je vous enseignerai ce que je sais de la Lumière et comment réprimer votre nécromancie pendant notre quête.

Si elle réussit, je vous aiderai à trouver un moyen de mettre fin à votre malédiction définitivement.

Pour la première fois depuis son réveil dans la crypte, Kaerina eut un faible sourire.

-Affaire conclue alors ?

-En effet, oui.

Sur ces mots, il sortit une clé brillante d’une besace en cuir et déverouilla les chaînes qui entravaient Kaerina. Une fois libérée, la revenante se leva et sentit le pouvoir de la magie noire s’agiter dans son être. Elle serra les dents. Cette puissance lui procurait une telle facilité au combat et la grisait tellement ! S’en débarrasser ne serait pas chose aisée.

La non-vivante se tourna vers le spadassin. Son armure vermeille scintillait sous le reflet de la lumière projetée par la torche de la cellule, de même que la claymore sanglée par des lanières dans son dos.

-Comment vous appelez-vous au fait ?

-Etos fit-il sans même la regarder.

-Bien et en quoi consiste notre fameuse mission ?

Sans dire un mot, Etos découvrit un parchemin froissé, couvert de runes. Il murmurra :

-Ce-ci est une lettre d’Alexandros Mograine adressée au Roi sous la montagne Barbe-de-Bronze.

Comme vous pouvez le constater - il déplia complètement le document - elle est entièrement rédigée en langue naine.

Kaerina acquièça. L’écriture runique était parfaitement visible mais incompréhensible pour elle. Lorsqu’elle lui fit savoir, il répondit d’un ton précipité :

-Ce n’est pas un problème pour moi, je comprends ce qui est écrit. Ecoutez plutôt :

Sire Barbe-de-Bronze,

La Main d’Argent a obtenue au cours de la bataille sur les flancs du Mont Rochenoir, un orbe ténébreux apporté en Azeroth par les démonistes orcs. Après diverses expériences, les paladins de l’ordre sont parvenus à le métamorphoser en son parfait opposé, une boule de Lumière pure. Sire, vous connaissez le Fléau qui ravage nos terres. Vous êtes au fait de la souffrance et de la destruction qu’il sème sur son passage. Il se pourrait qu’il atteigne Forgefer si nous ne l’arrêtons pas.

J’en implore vos talents de forgeron, légendaires de Baie-du-Butin à Quel’Thalas, accepteriez-vous de forger une arme à partir de cet artefact de puissance ?

Je vous adresse mes salutations les plus respectueuses, Roi sous la montagne,

Alexandros Mograine, paladin de la Main d’Argent.

-Et il a accepté ? demanda la mort-vivante avec curiosité.

Etos qui rangeait avec délicatesse le précieux document, s’arrêta net. Il leva ce qui lui restait de ses yeux vers l’ancienne séide du Roi-Liche, l’air abasourdi. Il murmurra :

-Vous plaisantez j’espère ?

Interloquée, Kaerina rétorqua :

-Non, absolument pas. Je n’ai jamais entendu parler de ces évènements.

Le spadassin réfléchit un instant puis interrogea :

-Quand êtes-vous morte ?

La revenante se crispa. Des souvenirs à la fois douleureux et distants, ceux d’une autre vie.

-Lors de l’épuration de Stratholme, répondit-elle d’une voix blanche.

Le visage mort d’Etos laissait entrevoir une mine compréhensive.

-Vous êtes donc morte avant les évènements de … Enfin …

Il soupira tandis que Kaerina affichait un air interrogateur. L’elfe finit par lâcher :

-Bien ! Je vais tout expliquer. Asseyez-vous.

Il désigna d’un geste un coin de la cellule. Ils s’assirent tous deux.

-Magni Barbe-de-Bronze a bel et bien accepté la demande de Mograine. Le Roi des nains croyait que son frère Muradin était mort en Norfendre sous les coups du Fléau, il était donc d’autant plus enclin à aider les paladins contre les morts-vivants. Magni a ainsi forgé une arme très puissante et Alexandros l’a maniée pendant plusieurs années. Grâce à elle, les hommes de Lordaeron ont remporté de nombreuses victoires. On dit que le paladin détruisait des dizaines de morts d’un seul revers de lame ! Tant et si bien que le Fléau a été mis en difficulté. Alors Balnazzar, le seigneur de l’effroi, a tendu un piège à Mograine devant Startholme. On ne sait pas comment cela a fini. Mais une chose est sûre, Mograine a disparu et son arme avec lui. Vous voyez où je veux en venir non ? conclut-il.

Kaerina voyait très bien. La mission et le secret nécéssaire autour. Si les réprouvés mettaient la main sur une telle arme, la lutte contre le Fléau en serait grandement facilitée voire même, la victoire deviendrait envisageable. Le hic, c’est que l’Alliance considèrerait surement cette arme comme leur propriété donc si la Horde se l’arrogeait, les tensions entre les factions seraient ravivées, au moment précis où l’union devait primer sur tout le reste. D’où la nécéssité d’effectuer les recherches dans le plus grand secret. Mais par où commencer ?

-Et quel autre indice avons-nous sur cette arme ? questionna-t-elle. Etos se releva, faisant crisser le métal de son armure rouge sang. Il répondit, d’une voix solennelle :

-Son nom : la Porte-Cendres !

Shattrath, Cité sanctuaire de l’Outreterre

Shattrath se montrait enfin. Øerin était exténué. La belle vie au bord du lac Placide l’avait émoussé. Il le sentait. Autrefois, tenir ce genre de voyage ne lui causait aucun problème. Le nain était parti avec le prêtre draeneï Ïay à la recherche des anciens compagnons d’armes de son père. Mais ils avaient été obligés de forcer l’allure après avoir reçu des nouvelles alarmantes. L’état-major de l’Alliance mettait ses armées en campagne contre le Fléau, le temps pressait.

Øerin et Ïay avaient galopé jusqu’à la Porte des Ténébres sans manger ni dormir. Une fois le portail passé, ils avaient rallié le Bastion de l’Honneur dans la Péninsule des Flammes Infernales à dos de griffons et y avaient effectué une brève halte. Puis, une journée complète de vol avait été nécéssaire pour rejoindre le sanctuaire de l’Outreterre. Enfin, ils apercevaient la cité. Ses murailles aux reflets dorés, ponctuées de cristaux bleutés, émergeaient d’entre les arbres de la Forêt de Terokkar.

La monture au plumage bronze d’Øerin lança un cri strident et secoua sa tête blanche, laissant tomber quelques plumes au passage. Le nain tata l’encolure du griffon. Le regard de la bête se cloua sur lui, la pupille dilatée. Le paladin sentit que la créature était harassée de fatigue. Il se retourna et vit que le rapace monté par son compagnon semblait être dans le même état.

Après quelques instants, Øerin fit entamer la descente à sa monture. Derrière lui, Ïay faisait de même. Les deux griffons, malgré la nervosité et la fatigue, se posèrent en douceur sur le sol en terre grise.

Deux gardes-paix, vêtus d’armure en maille légère et en cuir bouilli de couleur brune, leur lancèrent des regards suspicieux tandis qu’ils rendaient les créatures au maître de vol.

Le nain paladin avait une idée en tête qui expliquait pourquoi il avait tenu à commencer la recherche de ses anciens compagnons de guilde à Shattrah. Des années auparavant, lorsque leur confrérie s’était dissoute, plusieurs membres désiraient déjà depuis un certain temps aller visiter le monde brisé de l’Outreterre. Le sort avait joué en leur faveur puisqu’un démon, le Seigneur Garde-funeste Kazzak, était sorti de l’ombre des Terres Foudroyées pour rouvrir le passage magique qui y menait. Là-bas, l’Alliance comme la Horde avaient retrouvé d’anciens alliés et décidé dc combattre la Légion Ardente qui sévissait dans ces terres désolées. Øerin pensait donc trouver ses compagnons dans la plus grande, et la plus sûre, des villes du continent dévasté.

Une fois leurs montures rendues, le prêtre et le paladin purent admirer Shattrath. La ville avait été sculptée sur le flanc d’un des monts au nord-est de la Forêt de Terokkar par les érédars exilés, ceux qui se nomment aujourd’hui les draeneïs. Non pas à la façon des nains qui creusent le coeur des montagnes mais à ciel ouvert, à même le relief. Les murs étaient couverts de feuilles de cuivre et d’or, les piliers qui en soutenaient les bâtiments étaient faits dans l’obsidienne pure et leurs toits en cristal d’éternium, dont les nuances alternaient entre le turquoise et l’émeraude.

La cité constituait un refuge protecteur en Outreterre pour toutes les victimes de la guerre contre la Légion ou du démoniaque seigneur autoproclamé du Temple Noir, Illidan. Elle se divisait en quatre parties. Tout d’abord, la ville basse blottie derrière l’enceinte intérieure, où vivaient les plus miséreux. À l’aplomb de cette muraille, se tenait l’esplanade de la « Terrasse de la Lumière ». Enfin, les quartiers réservés aux factions des « Clairvoyants » et de « l’Aldor » composaient les derniers lieux notables de la ville.

-Allons dans la Ville Basse, les gens y sont plus bavards que les fiers draeneïs de l’Aldor ou les elfes clairvoyants hautains dit Øerin, la voix teintée de son fort accent nain.

Ils descendirent du promontoire et se dirigèrent vers l’enceinte intérieure. Sur leur chemin, ils ne virent pas une âme qui vive. Chose étonnante. De réputation, Shattrath était une cité vivante, qui mêlait le négoce des marchandises les plus précieuses et l’artisanat le plus fin du monde connu. Les différentes factions de la ville proposaient de nombreux contrats aux récompenses juteuses pour les mercenaires et aventuriers suffisement expérimentés, avides de gloire et de fortune. Mais visiblement, l’endroit était désert. À peine quelques gardes en patrouille ou badauds en maraude.

-L’appel aux armes en Norfendre se fait sentir, remarqua Ïay en faisant rouler les « r ».

Toutefois, une silhouette remontait l’allée que le nain et le draeneï venaient d’emprunter pour pénétrer dans la Ville Basse.

Toute vêtue de cuir, et portant deux dagues aux courbes mortelles, cette ombre semblait appartenir à une jeune femme à l’allure altière. Øerin s’arrêta pour aller la saluer quand le prêtre lui donna un coup de coude et murmurra :

-Regarde ses bras !

Elle n’avait que les os, aucune trace de chair. Le nain examina avec plus d’attention la mystérieuse femme qui passa à côté d’eux sans leur accorder la moindre attention. Sa peau était d’un gris laiteux et ses yeux brûlaient littéralement, comme si quelqu’un avait allumé un feu d’or dans ses orbites.

-Une réprouvée … grinça le paladin. Le pouce de sa main droite effleura le manche de son marteau. Mais il n’eut pas le temps de faire quoi que ce soit d’autre. Son bras se remit contre sa hanche et ses jambes reprirent leur train. Il marchait sans que la volonté d’avancer ne fut sienne. Toute seule, sa tête se remit droite, son regard fit de même. Seules ses pensées semblaient encore lui appartenir.

Lorsqu’Ïay et lui arrivèrent dans la Ville Basse, le draeneï jeta un regard circulaire sur la rue miteuse dans laquelle ils se situaient. Puis brusquement, il prit le bras de son ami et ils s’engouffrèrent tous deux dans l’ouverture d’une porte toute proche.

L’endroit sur lequel elle donnait était plongé dans le noir. Øerin mit quelques instants à s’habituer à l’obscurité, tandis que le contrôle de son corps lui revenait progressivement.

Lorsqu’il parvint à y voir clair, il comprit que son compagnon prêtre l’avait entraîné dans un des troquets mal famés de la Ville Basse. Le nain et le draeneï prirent une consommation au comptoir. Puis ils se dirigèrent vers une table poussièreuse en pierre pour siroter un liquide rougeâtre à l’arrière coup acide, que l’aubergiste avait eut l’audace d’appeler du vin.

Une fois assis, le paladin éclata :

-Pourquoi m’as-tu infligé un contrôle mental ?

-Tu allais faire de l’esclandre en provoquant une bagarre. Les gardes-paix ne plaisantent pas ici, répondit l’autre dans un haussement d’épaules. Øerin grogna mais ne répliqua pas.

Un silence s’installa.

Après quelques minutes, le paladin le brisa en disant :

-D’abord je voudrais trouver un vieil ami. Un homme qui répond au nom de Felenor. Un bon spadassin. Il a d’abord servi dans l’armée d’Hurlevent pendant les guerres contre les orcs. Par la suite, il a voulu changer de vie en s’installant à Comté-du-Nord et devenir fermier.

Le nain émit un petit rire et reprit :

-Le pauvre vieux ! Il a dû reprendre les armes lorsque les défias ont envahi Elwynn. Puis, de fil en aiguille, il a reprit son grade d’officier de l’armée d’Hurlevent. Alors là, il a combattu partout.

Dans la Marche de l’Ouest, aux Carmines, dans le bois de la pénombre, ensuite à Strangleronce, les Terres Ingrates, les Gorges des Vents Brûlants et les Steppes Ardentes puis aux Maleterres pour l’Aube.

Ïay se montra intéressé :

-Comment a-t-il rencontré ton père ?

Øerin sourit et répondit :

-Forgefer tremblait sous sa montagne depuis que Thaurissan avait invoqué le seigneur élémentaire du feu Ragnaros dans Ombreforge. Par ailleurs, la nation était au bord de la guerre puisque les Sombrefers avaient fait sécession. Mais le sénat et le Roi ne pouvaient lever d’armée, faute de fonds et d’hommes. L’urgence était pourtant là. Les tractations politiques et administratives n’en finissaient pas. Avec mon père, nous enragions. Nous avons donc décidé de fonder une guilde afin de nous charger nous mêmes de la menace du seigneur du Feu et de la clique de séparatistes. Azazrel et Nimby, des amis de longue date, se sont joins à nous. Seulement, nos relations s’arrêtaient là. Il nous fallait quelqu’un qui avait des connaissances et variées. Des forgerons, des mineurs, des herboristes, des tisserands, des enchanteurs, des dépeceurs et des travailleurs du cuir étaient nécéssaires afin d’équiper une troupe en mesure de s’aventurer dans les abysses du Mont Rochenoir et dans le Coeur du Magma.

L’oeil brillant, et toujours en roulant les « r », Ïay demanda :

-Par son parcours, Felenor avait justement de telles relations, n’est-ce pas ?

-Dans l’mile mon gars ! En c’temps-là, Forgefer était la capitale de l’Alliance. Tous les aventuriers y passaient à un moment ou à un autre. Felenor était du lot. Il avait établi ses quartiers dans une auberge du quartier des « communs ». Mon père y buvait un coup au même moment et …

Le nain s’arrêta pour boire une gorgée de sa boisson. Il avala en faisant une grimace puis reprit :

-Oui, ce soir là, tous les clients de la taverne avaient bien bu. Un imbécile proche des Sombrefers a eu l’idée formidable de dire que Magni Barbe-de-Bronze n’était qu’un incapable, un despote pas choisi par son peuple, etc, etc. L’histoire a très mal tourné. Mon paternel et Felenor se sont retrouvés à se battre ensemble. Une situation qui force la reconnaissance dans un premier temps puis l’amitié dans un second. Après la bagarre, ils ont beaucoup discuté et Felenor a fini par accepter de nous rejoindre et de nous mettre en relation avec ses connaissances.

Le draeneï acquièça. Cette histoire l’avait passioné. Lui avait rencontré Hargorn lorsque la guilde était déjà dissoute et le vieux nain n’appréciait guère parler de son passé.

Depuis plusieurs minutes, un client s’était assis sur la table en face de la leur. Il était quasiment immobile. C’est à peine s’il bougeait pour boire sa bière de piètre qualité. Øerin l’observait discrètement.

Il nota que son armure était de très bonne facture. De la plaque en gangrefer et en khorium. Le tout teint de noir, strié par des reinures vermeilles. Ses épaulettes massives, faites de multiples ailettes, colorées dans les mêmes tons, étaient enchantées, donnant l’impression que l’ensemble brûlait.

-Un complet du destructeur ! marmonna Øerin pour lui-même. L’individu était encapuchonné. Il dû s’apercevoir que le nain le contemplait car il retira son capuchon, révélant un visage émacié et bourré de cicatrices. Une barbe rousse, grisonnante par endroit, lui mangeait les joues et la gorge. Sa chevelure roussâtre et grise lui tombait sur les épaules. D’une voix grave, il dit :

-Le fils revient vers ses compagnons d’antan pour quérir le même service que le père ?

Tour de Jaina Porvaillant, île de Théramore, en Kalimdor

Entre deux missions diplomatiques, la dirigeante de Théramore menait ses affaires d’Etat au dernier étage d’une tour de pierres blanches. Construit sur un petit tertre de terre brune et d’herbes vertes au centre de l’île, l’édifice était surmonté d’un toit en tuiles bleues. Ce jour-là, Jaina Portvaillant avait réuni un conseil de mages pour réaliser une expérience magique qui devait compléter leurs précédentes recherches.

Jaina tenait d’une main ferme un bâton, dont l’embout était surmonté d’un ovale d’émeraude. Elle récita ensuite une litanie. Penchée pardessus un grimoire poussièreux, elle traçait en même temps des signes arcaniques sur une feuille de parchemin vierge. La magicienne tentait une fois de plus de concevoir une formule qui lui permettrait de …

BANG !

Elle se tourna vers les mages qui l’assistaient dans sa tour. Fronçant les sourcils d’un air interrogateur, la jeune femme laissa échapper :

-Qu’est-ce que … ?

L’un de ses assistants, un jeune homme brun vêtu d’une robe azure défraichie, ferma les yeux et murmurra un mot. La dirigeante de Theramore cria :

-Non ! Ne …

Le garçon s’effondra.

Un bruit de pas précipités se fit entendre dans la tour. Quelqu’un arrivait. Des escaliers qui menaient au dernier étage de celle-ci, un garde en armes émergea et se dirigea droit vers sa souveraine. Il bredouilla, les yeux écarquillés de terreur :

-Ma Dame ! En bas … Un … Vous …

Il hoqueta et fut pris de convulsion tandis qu’une voix sinistre s’éleva :

  • Renvoyez-mooooiii !

Des cris stridents se répercutaient en écho sur les murs froids de la tour. Une brume sombre tournoya derrière le soldat tandis que les magiciens faisaient cercle autour de lui, brandissant leur baguette. Le plus vieux d’entre eux eut un sourire :

-Ma Dame, par mesure de sécurité, retirez-vous. Cette fumée est caractéristique des pouvoirs d’un démoniste. Mais il s’agit certainement d’un petit malin qui a apprit un petit tour de passe-passe ou deux. Nous nous en chargerons.

Soudain, une immense ombre émergea de la fumée. Elle paraissait inconsistante. Pourtant on distinguait nettement deux bras terminés par des mains crochues et une tête. Le corps de l’étrange créature semblait être fait d’un voile couleur nuit, tellement opaque qu’il en aspirait la luminosité environnante. Deux bracelets en métal doré étaient à ses poignets.

-Un marcheur du vide ! souffla Jaina.

Au même moment, le garde hurla de terreur et prenant ses jambes à son coup, il dévala l’escalier.

Quelque peu décontenancé, le vieux mage insista :

-Ma Dame, je vous en conjure, retirez-vous. Nous vous amènerons le responsable dès qu’il sera neutralisé !

Jaina Portvaillant n’aimait pas l’idée de renoncer au combat. En tant que souveraine magicienne, elle se devait de se montrer forte. Mais elle savait pourquoi Renor prenait tant de précautions. La campagne en Norfendre approchait et avec elle, son lot d’affrontements bien plus intenses.

-Très bien Renor, je m’en remets à vous, répondit-elle à l’injonction du vieux magicien.

La jeune femme allait prononcer une formule de transfert lorsqu’un grondement anormal résonna. Jaina se retourna et chercha du regard l’origine de ce bruit. Un crépitement éclata, un flot d’énergies sombres apparut au centre de la pièce, lequel libéra une floppée de monstruosités de la taille d’un chien. Leur peau écailleuse était d’un brun orangé. Ils ne cessaient d’agiter une bouche osseuse aux dents carnassières et de renifler bruyemment tandis que d’étranges excroissances noires, qui leurs partaient des omoplates, bougeaient nerveusement. Ces monstres étaient des gangrechiens venant du Néant Distordu, spécialisés dans l’art de traquer et de tuer tout être pratiquant la magie. Derrière eux, un garde-funeste jaillit du tourbillon arcanique. Tous encerclèrent les magiciens et leur souveraine.

-Un tour de passe-passe ou deux ? Vraiment ? gronda Portvaillant en s’adressant à ses conseillers. Invoquer un seul de ces démons est déjà un véritable défi pour un démoniste accompli !

Mal à l’aise, le dénommé Renor ne se risqua pas à répondre.

Jaina reporta son attention sur les monstres qui les entouraient. Etrangement, aucun ne les attaquait. Puis dans un bruissement, une mystérieuse silhouette se matérialisa au milieu d’eux. Vêtu d’un lourd pardessus noir et encapuchonné, l’individu tenait un long bâton de bois, sans frioriture particulière, si ce n’est un rapace aux ailes repliées sculpté à son extrêmité. L’étranger parla d’une voix grave :

-Ma Dame, chers confrères, mes salutations respectueuses !

Sans surprise, ni Jaina ni aucun des « confrères » ne lui retournèrent les politesses d’usage. Ils se ressérrèrent plutôt autour de leur souveraine et de leur grimoire.

L’inconnu les prévint :

-Sachez que je ne suis pas ici pour vous voler. Je désire simplement m’entretenir avec Dame Portvaillant.

Les magus qui entouraient Jaina grognèrent. Renor s’exclama :

-Arrière maudit ! Retournez dans vos ténèbres !

Il tendit sa main devant lui. Un éclair de feu crépita au bout de ses doigts et s’éteignit brusquement. Le vieil homme contempla son membre abasourdi. Un cercle runique magique lui entourait la main.

L’étranger vêtu de noir ricana :

-Ridicule, Renor, ridicule. Vous auriez pu m’opposer beaucoup mieux. Maintenant messieurs - il s’adressa alors d’une voix forte à tous les sorciers présents dans la salle - je vous prie de me laisser avoir la discussion demandée avec votre souveraine ou je me verrai contraint de vous y obliger.

Il fallait reconnaître le courage des mages du conseil de Jaina. Malgré la menace, aucun d’entre eux n’avait bougé. Tous attendaient les ordres de leur dirigeante.

La jeune femme ne chercha pas à en apprendre plus sur l’adversaire qui lui faisiat face par le biais de ses pouvoirs. S’il était aussi fort qu’elle le préssentait, il détecterait sa tentative et les conséquences pour elle ainsi que pour ses hommes pouvaient être déplorables. Or les perdre n’était pas envisageable.

-Messieurs, je vous ordonne de nous laisser, laissa-t-elle tomber. Sans discuter ! insista-t-elle en voyant le regard désapprobateur de Renor. Tous se dirigèrent alors vers l’escalier de la tour. Quand ils furent seuls, l’individu mystérieux agita doucement son bâton et les créatures qui emplissaient la pièce disparurent. Jaina observait avec attention l’homme en noir. La méfiance était de mise.

La jeune femme se savait puissante dans la magie, à force d’étude, de pratique et par les épreuves qu’elle avait traversées. Mais lui, homme ou autre, qui se tenait devant elle, le visage dissimulé par un capuchon, lui la surpassait et de loin, elle le sentait. Peu lui importait à vrai dire. S’il attaquait, elle défendrait chèrement sa vie et celle de son peuple. La magicienne lança d’une voix qu’elle aurait voulue assurée :

-Que voulez-vous savoir ?

-La chute d’Arthas Menethil, répondit l’autre.

Jaina frissonna. Ce passé morbide et lointain semblait la rattraper ces temps-ci. Entre l’attaque du Fléau et la demande de cet étranger, tout l’y ramenait.

-Toute l’histoire ? interrogea-t-elle.

-Non. Ce qui m’intrigue, c’est la façon dont un courageux prince et un paladin prometteur devient un fou sanguinaire, manipulateur de la nécromancie.

La jeune femme détestait se remémorer ces évènements. Encore moins en faire le récit. Malgré tout, la formidable puissance qu’elle percevait chez son interlocuteur la décida à parler :

-J’ai mis moi-même des mois à reconstituer l’explication que vous recherchez. J’ai retrouvé un de ses compagnons d’arme qu’il avait laissé pour mort dans les glaces de Norfendre : le nain Muradin Barbe-de-Bronze. Il m’a expliqué que Arthas et lui s’étaient retrouvés cernés par les morts-vivants et …

-Attendez ! coupa le sorcier noir. Le Fléau existait avant les massacres de Lordaeron ?

-Bien sûr. Il n’avait pas toute sa puissance mais oui, le Fléau possédait déjà des troupes et des adeptes qui provenant justement du Norfendre. Arthas est allé sur les terres gelées pour aller le combattre. Mais après avoir noué une alliance avec Muradin, le Fléau les a assiégés en nombre, eux et leurs troupes. Alors, le prince et le nain sont partis en quête d’une arme qui leur permettrait de sauver leurs hommes. Arthas avait l’intention de ramener cette arme en Lordaeron pour contrer la menace grandissante que le Fléau faisait également peser sur son foyer.

Le démoniste faisait les cents pas dans la pièce, visiblement précoccupé par le récit de la magicienne. Cette dernière poursuivit :

-Muradin m’a aussi confié que dans les derniers instants où il a vu Arthas, celui-ci paraissait obsédé par l’idée de remporter la victoire sur les morts-vivants. Tellement qu’il a fait brûler ses propres navires pour être certain que son armée demeure à ses côtés. Il a ensuite fait assassiner les mercenaires qu’il avait engagé pour réaliser cette sale besogne !

Jaina commençait à perdre son calme. Le récit de Muradin ainsi que le souvenir de son visage déformé par la tristesse et la terreur. Elle ne pouvait plus le supporter. L’homme noir s’était arrêté de marcher.

Il faisait face à la souveraine de Théramore qui était tombée à genoux, les yeux humides.

-Poursuivez ! L’information dont j’ai besoin … fit-il avec empressement.

-Je ne peux pas, souffla la jeune femme. Ces images … Il a laissé pour mort un ami, tué son père et a détruit son propre royaume pour … pour …

-Pourquoi ?! tonna le sorcier. Qu’est-ce qui l’y a poussé ?

Elle lui jeta un regard apeuré. Ses lèvres tremblaient. À présent, des larmes ruisselaient sur ses joues blanches.

-Il était devenu fou, bredouilla-t-elle. Les murmures l’avaient rendu fou à lier …

-Les murmures de quoi ?! De quoi ?! rugit l’autre.

La respiration de Jaina était devenue sifflante. En cet instant précis, la sorcière émérite du Kirin Tor et souveraine de Théramore n’était plus qu’une créature fragile, terrifiée par …

-Deuillegivre … La lame de Ner’Zhul … murmura-t-elle dans un souffle.

Chapitre V : quand la lumière se révèle

Ville Basse de Shattrath, le monde ravagé d’Outreterre

Øerin, le nain paladin et Ïay, le prêtre draeneï, avaient voyagé jusqu’au continent brisé afin de réunir d’anciens compagnons d’aventure. Ceux-ci pourraient éventuellement les aider à retrouver la trace du chasseur Hargorn, le père d’Øerin, disparu depuis plusieurs mois. Cette quête avait débuté dans la Cité refuge de Shattrath. Dans un troquet des bas quartiers de la ville, ils étaient tombés sur Felenor, un de ces fameux camarades.

-Felenor ! s’écria Øerin.

-Lui-même fit l’homme avec un large sourire. Le spadassin se tourna vers Ïay :

-Je n’ai pas eu le plaisir ?

-Ïay, prêtre et compagnon de mauvaise fortune de notre connaissance commune, dit le draeneï avec son accent typique, en souriant à son tour.

Les yeux du nain pétillaient de joie. Il était visiblement ravi de retrouver un ancien ami. Felenor reprit :

-Alors mon paladin en herbes, que puis-je pour toi ?

Øerin perdit sa joie sur le coup. Il retrouva un air soucieux et murmurra :

-À quand remonte ton dernier voyage en Azeroth ?

-Quelques mois, répondit l’autre, évasif.

-Bien. Sache que le Fléau a attaqué Orgrimmar et Hurlevent. Partout, des nécropoles lancent des légions décharnées massacrer les populations. Et dans le même temps, mon père a disparu. Il était parti aider un démoniste à retrouver un grimoire dans Stratholme, avec Azazrel et Nimby. Mais nous n’avons plus aucune nouvelle.

Tandis que Felenor conservait le silence, le paladin fit une pause et prit une profonde inspiration avant de continuer :

-Il n’est pas seulement mon père, il est le fondateur de notre guilde. Je sais qu’elle est dissoute mon gars mais à ce titre, il nous a sauvé la vie un paquet de fois et a été pour beaucoup un véritable ami. C’est pour cette raison que j’ai pris sur moi de reformer la confrérie. Je pense que nous lui devons bien ça. Je pense qu’il a largement mérité le droit d’être sauvé s’il s’avère qu’il est en danger.

Son ancien ami affichait une mine des plus sombres.

-Ce que tu me dis est grave. Très grave. Mais tu as raison, il faut agir !

Øerin acquièça tandis que son ami guerrier achevait son verre. Quand ce fut chose faite, l’homme se leva et dit dans un soupir :

-Bien, il est donc temps de se mettre en route.

Non loin de la Barricade, frontière entre les Clairières de Tirisfal et les Maleterres de l’Ouest, au même moment.

Kaerina et Etos avaient quitté les catacombes sous Lordaeron depuis plusieurs heures et s’étaient dirigés vers la route de l’est des Clairières de Tirisfal. La mort-vivante était sensée être enchaînée dans les geôles de Fossoyeuse et son signalement avait été transmis partout. Prendre une monture volante étant trop exposé, les deux compagnons avaient préféré marcher. Pour sortir dela cité enfouie, ils avaient emprunté les égoûts souterrains pour déboucher dans une grotte secrète, située à l’ouest de la ville.

Afin de réduire encore plus leur chance d’être repérés, Kaerina avait adopté l’accoutrement des sombres clercs réprouvés. Robe et cape à capuchon en tissu gris foncé, complétées par une massue en métal pour se défendre. Etos avait troqué son armure vermeille contre un ensemble en cuir bouilli ainsi qu’une capuche de laine brune. Sa claymore restait bien sanglée dans son dos, à sa juste place.

Alors qu’ils voyageaient, le demi-elfe, ayant miraculeusement conservé son affinité avec la Lumière jusque dans la non-mort, avait commencé à initier Kaerina aux arts des Naarus. Malheureusement, elle s’était jusqu’ici révélée incapable de quoi que ce soit ; tandis que la magie noire, héritée du Roi-Liche, continuait à s’agiter aux bords de sa conscience, telle une tentation néfaste.

Après une énième tentative infructueuse d’incanter une prière de soin, la revenante souffla de dépit.

Son compagnon de route l’observait attentivement, assis en tailleur dans l’herbe noire qui bordait la route de pavés rugueux. Elle vint s’asseoir auprès de lui et bougonna :

-Ce n’est pas pour aujourd’hui !

Etos eut un petit rire.

-La Lumière n’est pas si aisément contrôlable. Vous êtes trop impatiente.

Kaerina ne répondit pas. Elle songeait à autre chose.

-Pourquoi commencer notre recherche de la Porte-Cendres à la Chapelle de l’Espoir de la Lumière ? Je croyais qu’elle avait été perdue à Stratholme…

-À ma connaissance, les derniers compagnons en vie de Mograine s’y trouvent.

La mort-vivante hocha du chef, signe qu’elle avait compris. Le demi-elfe se releva ensuite et tous deux reprirent leur chemin, marchant d’un pas rapide sur le petit chemin de pierre. Autour d’eux, on n’entendait que les grognements sourds des animaux pestiférés ainsi que les râles lointains des zombis décharnés et autres monstruosités du Fléau. Mis à part ces quelques bruits, un silence pesant régnait dans les clairières. Tandis qu’elle marchait, Kaerina observa le paysage désolé. Partout, de la végétation morte, de l’humus putride, des champignons vénéneux et des ruines. La terre de Lordaeron avait subis le même sort que son peuple, la corruption de la peste.

Bientôt, ils parvinrent en vue de la Barricade. Des rochers coupants et de petits tertres de granit formaient la frontière naturelle entre les Maleterres de l’Ouest et Tirisfal. Un espace large de quelques mètres à peine, entre deux formations rocheuses, permettait la jonction entre les deux régions.

De part et d’autre de ce trou, un campement était installé. Des troupiers réprouvés ainsi que des combattants de l’Aube d’Argent avaient installé une base pour prévenir toute attaque surprise du Fléau dirigée contre les Clairières.

Le campement, constitué de quelques tentes de couleur blanche, était entouré d’épais pieux de bois. Passant cette ligne de défense, Etos se dirigea vers un orc à la large carrure, vêtu de plaques en acier, visiblement de bonne facture. Kaerina le suivit machinalement. Elle rabattit brutalement son capuchon sur son visage lorsqu’elle dépassa le Grand Exécuteur Derrington, occupé à discuter avec un marchand de cuir d’Orgimmar.

L’ancienne nécromancienne connaissait Derrington de réputation et de vue. Des gardes de sa cellule en avaient parlé pendant leur service. Cruel, sans pitié et obéissant auveuglément aux ordres de Sylvanas, voilà ce qu’avaient dit les nécrogardes. Le lendemain, il passait en revue la garnison de Fossoyeuse et elle avait pû vérifier leurs dires. Avant d’entrer pour la deuxième fois dans les geôles des réprouvés, un officier avait lu l’ordre de la Dame Noire à son sujet :« garder sous haute sécurité la nécromancienne du Roi-Liche et l’abattre en cas de comportement dangereux ou de tentative de fuite ».

Autrement dit, si Derrington savait qu’elle était ici, son compte était bon. Heureusement, l’éxécuteur comme le commerçant ne lui accordèrent même pas un regard.

-Salutation officier Garush ! lança Etos d’une voix forte.

L’autre chercha un instant qui l’avait interpellé. Lorsque son regard se fut posé sur le demi-elfe, son visage aux traits grossiers se fendit d’un large sourire.

-Etos l’infiltré ! Cela par exemple ! Quel bon vent t’amène ?

Mentalement, la revenante qui assistait à la scène, nota le sobriquet de son compagnon et se promit de l’interroger sur le sujet. Pendant ce temps, le paladin s’approchait de l’orc et lui murmura quelques mots à l’oreille.

-Oh ! fit Garush tandis que ses yeux s’agrandissaient. Les propos du demi-elfe semblaient le perturber.

Lorsqu’Etos eut fini ses explications, l’officier de l’Aube d’Argent l’observait, l’air soucieux. Il finit par dire gravement :

-La voie qu’emprunte la Dame Noire est dangereuse. Mais si vous réussissez …

-Trouverais-je ce que je cherche à la Chapelle ? coupa vivement Etos.

L’orc soupira avant de chuchoter, obligeant la non-vivante à se pencher pour entendre la suite :

-Une réunion est en cours là-bas. « Ils » sont tous présents.

-Je vois … répondit le demi-elfe. Merci Garush !

-Pas de quoi l’infiltré. L’Aube te doit une fière chandelle de toute façon … fit l’intéressé d’un ton bourru.

Etos souriait à présent. Il se tourna vers Kaerina et lui dit :

-Vite ! En route vers la Chapelle.

Et il partit au pas de course vers le passage qui menait aux Maleterres de l’Ouest. La revenante le suivit. Ils passèrent la barricade, faite de briques et de brocs, qui donnait le nom au lieu puis se retouvèrent dans un bois.

La corruption de la région était encore plus importante ici que dans les Clairières de Tirisfal se rappela Kaerina. Elle avait déjà pu le noter lors de son expédition à la Scholomance. Une fumée brunâtre flottait dans l’air. La terre semblait plus désséchée que jamais. De la moisissure courait le long des arbres. Les ravages de la Peste régnaient en maîtres ici.

Les deux compagnons s’avançaient sur un chemin de pavés, qui était dans la continuité de la route de l’est des Clairières qu’ils venaient de quitter. Tous deux marchaient en silence lorsque un grondement retentit. Etos dégaina son épée et scruta les bois à recherche d’un danger potentiel. Kaerina prit sa massue et attendit, observant également. Après quelques instants, le demi-elfe rengaina son arme et dit en souriant :

-Ce n’était rien !

La revenante n’eut pas le temps de le prévenir de son erreur. Un gigantesque ours brun, le corps couvert de bubons et de plaies suintantes, émergea des fourrés. Rapide comme l’éclair, la bête percuta Etos et l’envoya rouler au sol. Tout en mugissant férocement, le monstre ouvrit la gueule pour mordre sa victime à terre.

Kaerina ne réfléchit pas une seconde. La première chose que le paladin lui avait apprise, c’était la formule du châtiment. Instinctivement, elle la cria tout en tendant ses mains osseuses vers l’avant. Un éclair doré fusa, une déflagration assourdissante éclata et l’ours s’effondra lourdement, en émettant un râle. Sa fourrure fumait là où le sort l’avait atteint.

Le bruit avait attiré les morts visiblement. Leurs gargouillements caractéristiques résonnaient de plus en plus fort. « Ils approchent » songea la non-vivante. Elle avait des difficultés à se concentrer. Tout son être vibrait. Elle sentit que sa tête était sur le point d’exploser. Un conflit avait lieu en elle. À l’approche du danger, la magie noire nécrotique tentait de reprendre ses droits. Mais la mort-vivante s’était faite une promesse. Plus jamais, elle ne serait l’esclave du Roi-Liche. Plus jamais elle ne ferait usage de pouvoirs impis.

Elle ferma les yeux et incanta un bouclier protecteur qu’elle dirigea sur son compagnon, qui gisait toujours au sol, inconscient. Une douce lueur enveloppa Etos. Certaine que le demi-elfe était en sécurité, Kaerine se tourna vers les goules en approche. Sa main droite tenait fermement sa massue en métal. Un sourire confiant éclairait son visage blafard.

Peu lui importait le nombre de morts qui l’assailleraient, elle ferait face. Désormais, la Lumière l’accompagnait !

Nagrand la luxuriante …

Après avoir laissé leurs montures au loueur le plus proche, Felenor, Øerinet Ïay s’avançaient sur les chemins en terre jaune de Nagrand. L’homme et le draënei marchaient en tête, Øerin suivait, quelques mètres derrière. Le nain observait au loin, le regard absent, il était pensif. Rechercher leurs vieux compagnons prenait du temps et son père pouvait mourir à tout instant.

Ïay demanda de sa voix calme :

-Qui cherche-t-on ?

-L’elfe Vaerlän, lui répondit Felenor. Le guerrier secoua sa chevelure de couleur bronze. Un vent chaud soufflait sur les collines d’herbe verte. Ils arrivèrent à un croisement, où un panneau branlant, en bois moisi, indiquait : « Telaar ». Par réflexe, Ïay prit la direction du bourg indiqué. Felenor lui lança :

-Nous n’allons en ville l’ami, notre compagnon est un ermite solitaire.

Le prêtre lui jeta un regard étonné. Øerin, qui semblait émerger de ses pensées, répondit à sa question muette :

-Vaerlän est un chasseur, il vit dans la nature. C’est dans les collines que nous le trouverons.

Tous trois sortirent du chemin et s’avancèrent dans les hautes herbes.

Des grognements sourds, des bruits de pas lourds parvenaient jusqu’à leurs oreilles. Et pour cause, des mastodontes de poils gris évoluaient en petits troupeaux autour d’eux, les sabots-fourchus. Nagrand était la terre natale de ces bêtes larges de plusieurs mètres, aux défenses courbes et acérées.

Ce fut au tour d’Ïay de devenir pensif. Cette région … Il la connaissait dans ses moindres recoins. Enfin, il l’ avait connue comme telle. Le Draënei s’y était battu aux côtés de ses frères lorsque les orcs avaient formé la Horde et attaqué les colonies Eredars. En ce temps là, alors que la guerre faisait rage, un océan bleu azur entourait Nagrand alors que, comme toutes les régions du monde brisé, Nagrand flotte aujourd’hui dans le Néant, dérivant à travers les étoiles.

La tristesse envahit le prêtre, il eut une pensée pour son ancien foyer sur Draenor, la vallée d’Ombrelune. Lorsqu’il était jeune, Ïay étudiait les savoirs ecclésiastiques au temple de Karabor. Il adorait cet endroit, toujours baigné dans une lumière crépusculaire, entouré d’un ciel brillant d’astres lumineux. Mais les ténébreux artifices de Gul’Dan avaient tout détruit …

La terre trembla, tirant le Draënei de ses pensées nostalgiques.

-Ïay, derrière-toi ! hurla Øerin.

Le clerc fit volte face. Un sabot fourchu le chargeait, il n’était plus qu’à quelques mètres. L’Eredar se jeta sur le côté pour éviter la bête. Cette dernière le manqua de peu et s’arrêta dans un nuage de poussières. Elle racla le sol de sa patte épaisse puis fonça de nouveau droit sur Ïay.

Felenor accourut aux côtés d’Øerin et dégaina son glaive avant de comprendre la situation. Le nain et l’homme ne purent s’empêcher d’éclater de rire. Ïay ne cessait pas d’éviter les assauts du sabot fourchu mais celui-ci revenait inlassablement à la charge.

Un sifflement se fit entendre suivit d’un bruit sourd, caractéristique d’une flèche qui s’enfonce dans la chair. Ïay lâcha un soupir de soulagement. La bête ne le poursuivait plus. Elle gisait au sol, une flèche fichée dans son poitrail épais.

-Il était temps que j’arrive lança une silhouette elfique, toute de cuir vêtue, avec à la main un arc noir. Felenor et Øerin s’exclamèrent de concert : Vaerlän !

Il leur répondit en retour :

-Lui même !

Le prêtre revenait auprès d’eux et remercia le chasseur. Puis ce dernier se tourna vers ces anciens compagnons :

-Que me vaut le plaisir de votre visite ?

La bonne humeur due aux retrouvailles retomba d’un coup. L’homme, le nain et le draënei se regardaient avec tristesse. Øerin prit finalement la parole :

-Le Fléau sévit une fois de plus. Les cités ont été attaquées. La Horde et l’Alliance rassemblent leurs troupes en vue d’une expédition désespérée en Norfendre. Et mon père a disparu. Alors j’ai pris sur moi de rassembler la guilde à nouveau.

Vaerlän ne répondit pas tout de suite. Son visage fin d’elfe avait un air sombre et inquiet. Ses yeux brillants, d’un éclat bleuté, étaient fixés le nain. Le silence devint presque pesant.

Une légère bise agitait doucement les cheveux verts du Kaldorei. Puis, il murmura quelques mots inaudibles. Un immense sabre de givre au pelage blanc immaculé apparut à ses côtés. Vaerlän s’adressa à lui d’une voix douce en darnassien. Lorsqu’il acheva sa tirade dans la langue elfique, les yeux du félin s’agrandirent et il détala en courant, filant à vive allure dans les collines de Nagrand.

Pendant ce temps, les trois autres avaient observé le spectacle sans dire un mot. Le chasseur fronça les sourcils et se tourna vers Øerin :

-Tu me demandes beaucoup le nain. J’ai adressé un message aux autres. Je ne peux pas te garantir qu’ils viendront, même si la menace est grande.

Felenor et Ïay affichèrent un air interrogateur. Le guerrier demanda :

  • Mais enfin Vaerlän, qu’est ce qui … ?

Øerin le coupa et interrogea le chasseur :

-Vous ne lui avez pas dit lorsque vous êtes partis avec lui ?

Vaerlän lui répondit sur un ton froid :

-Je peux te retourner la question nain !

Ïay sentait que l’explication du silence d’Hargorn et de son fils sur leur passé n’allait pas tarder à se révéler. « Un secret enterré et qui le restera. » disait souvent le vieux nain lorsque qu’Ïay voulait en savoir plus. La seule petite anecdote de ce passé, le prêtre l’avait glané lors de sa conversation avec Øerin dans le bar de Shattrath. Felenor commençait à s’échauffer :

-Øerin, de quoi parle-t-il ?!

Le paladin soupira et baissa les yeux.

-Je … Je t’ai menti Felenor. Tu étais parti rejoindre ta famille juste avant que cela n’arrive. Je n’ai donc pas voulu te mêler à ça … La … La guilde ne s’est pas dissoute de son plein gré. Il se tut.

L’homme le contemplait bouche bée et le draënei écoutait avec la plus grande attention.

Vaerlän détourna son regard et observa au loin. Son poing se serrait avec force sur son arc. Le nain reprit, affichant un sourire contrit :

-Arf … Par ma barbe c’est dur … Tu te souviens quand nous nous amusions à trouver un nom à notre groupe ? Eh bien le soir où la guilde s’est dissoute, elle a aussi trouvé son nom. Les Bannis.

Vaerlän cracha :

-Nous avons tous été condamné à l’exil par le Roi Magni Barbe de Bronze. Tyrande Murmevent a fait de même. Hurlevent, en plein désordre politique, a été la seule ville où nous avons pu nous réfugier. Mais lorsque la porte des ténèbres a été rouverte, la majorité d’entre nous a sauté sur l’occasion pour s’éloigner encore plus. Les Bannis ce nom nous va bien …

Felenor éclata :

-Pourquoi me l’avoir caché ?!

Øerin lui répondit :

-Parce que tu avais été épargné par la sentence, au regard des services que tu avais rendus pendant la troisième guerre. Nous ne pensions plus te revoir … Alors pour te protéger … J’ai préféré te le cacher …

Le guerrier écumait de rage. La fureur déformait ses traits.

-Øerin ! Tu … Ahhh !

Il fit quelques pas pour se calmer. Lorsqu’il revint, il était apaisé mais sa respiration demeurait saccadée.

-Quel est le motif du bannissement ?

L’elfe et le nain se jetèrent un regard gêné. Ce fut finalement Vaerlän qui donna l’explication :

-Nous avions interdiction de pénétrer le coeur du magma. La guilde avait échoué à obtenir les artefacts magiques pour s’y téléporter directement. Alors, si nous voulions nous rendre dans l’antre de Ragnaros, il nous fallait attaquer Ombreforge. Et les sombrefers n’attendaient que cela. Avoir un bon prétexte pour déclarer la guerre à Forgefer.

Il se tût. Øerin prit le relai :

-Le danger que représentait Ragnaros pour les miens et pour l’Alliance de façon générale était trop important. De plus, Thaurissan était devenu fou depuis qu’il avait invoqué l’élémentaire. Alors Hargorn a prit sur lui d’ordonner l’assaut des profondeurs Rochenoir. Ça a été un carnage. Nous étions expérimentés et bien équipés.

Les sombrefers n’ont pu résister et Thaurissan a été vaincu. Puis nous avons pénétré coeur du Magma. Ragnaros a été défait et …

Il s’arrêta un instant. L’émotion altérait sa voix. Le nain poursuivit :

-Et lorsque nous sommes rentrés en ville, l’armée nous attendait ainsi que le roi et Tyrande Murmevent. Nous avons été exilés à vie pour haute trahison. Bannis de tous les territoires de l’Alliance. Bannis de nos propres foyers.

Les larmes mouillèrent les yeux du paladin. Il dit, plein de rancoeur :

-Nous avions sauvés nos royaumes et on nous traitait comme des parias !

Sous-sols de Lordaeron, L’Apothicarium

Sylvanas était plongée dans ses pensées. La journée avait été longue. Prévoir les stocks d’armes et d’armures, élaborer les plans pour les chantiers navals afin qu’ils construisent les navires de transport, analyser les informations recueillies par ses sombre forestières, gérer les relations avec l’Alliance …

La Reine Banshee attendait ce moment depuis des années.

Lorsque Thrall avait donné son assentiment pour partir en guerre contre le Fléau, elle avait senti que pour la première fois depuis longtemps, sa vengeance était enfin à portée de main. Mais en cet instant, l’ancienne ranger de Quel’Thalas était lasse ; les préparatifs de la campagne pour Norfendre s’avéraient ardus à mettre en œuvre.

Coursevent soupira et contempla les dalles noires et froides de l’Apothicarium. Dans l’immense salle concentrique, ses conseillers s’entretenaient avec les officiers envoyés par le suzerain de cette expédition, Garrosh. L’enjeu était de taille, Sylavanas avait refusé de se soumettre au commandement du Mag’har. La nouvelle avait mis en rage le fils de Hurlenfer mais il avait finit par l’accepter, car l’idée que Coursevent commande une troupe détachée des siennes était intéressante sur le plan stratégique. Un soulagement pour la Banshee. Les réprouvés avaient des comptes personnels à régler avec le Fléau et on comprenait pourquoi. À l’origine, tous les morts vivants étaient sous la coupe de Ner’zhul. Mais lorsque son repaire de la Couronne de Glace avait été assiégé par le Traître, son contrôle sur ses serviteurs s’était affaibli. Alors, un groupe de revenants en avait profité pour s’affranchir de la domination du prince des morts, avec à leur tête Sylvanas Coursevent. Ainsi naquirent les réprouvés.

Aujourd’hui cette expédition en Norfendre pour tenter de mettre à bas le Roi-Liche était pour eux une occasion à ne pas manquer.

-Ma reine …

Sylvanas émergea de ses pensées. Elle se tourna vers le nathrezim qui se tenait à ses côtés. Le seigneur de l’effroi Varimathras était similaire à nombre de ses pairs. Grand, la peau pâle, les yeux noirs de jais, sans pupilles. Dans son dos, deux ailes fripées de couleurs pourpres parcourues de rainures blanchâtres. Sur sa tête parfaitement ovale, deux oreilles pointues et deux cornes courbes. Enfin, son large torse était recouvert par une armure provenant d’un autre monde, aucun forgeron d’Azeroth n’étant capable de concevoir un tel chef d’œuvre ; ses jambes couvertes d’un épais pelage sombre s’achevaient par des sabots durs comme du roc.

La Dame Noire ne fit que murmurer ces paroles avec une voix d’outre tombe, mais tous se turent lorsqu’elle les prononça, les officiers de Hurlenfer affichaient des faces effrayées :

-Alors … Se sont-ils décidés ? Parle nathrezim !

-Oui dame. L’état major de Garrosh est tombé d’accord avec vos exécuteurs. Nous accosterons non loin du Fjord Hurlant des Vrykuls tandis qu’Hurlenfer établira ses quartiers dans la Toundra Boréenne.

-Bien dites à Hurlenfer que les réprouvés lanceront leur attaque selon son plan mais qu’ils sont sous mon commandement indépendant ! lança Coursevent aux officiers chanteguerres en insistant sur ce dernier mot. Ils acquiescèrent et sortirent de la salle. La reine des réprouvés s’adressa à ses exécuteurs :

-Rendez-vous demain au port !

Sans un mot, ils firent signe qu’ils avaient compris et sortirent à leur tour.

Quand elle fut certaine que personne n’entendait, elle dit au seigneur de l’effroi d’une voix suave :

-Le temps de cette expédition, tu accompliras ma régence Varimathras.

Les yeux du démon brillèrent. Il sourit, laissant apercevoir une dentition des plus pointues :

-Bien ma reine, si telle est votre volonté.

Sylvanas acquiesça. Elle observait les torchères de la salle. Elles émettaient une faible lumière. Brusquement, elles s’éteignirent toutes.

-Arf !

La Banshee se tourna vers son conseiller démoniaque. Il la regardait avec un air étrange et était complètement immobile. Ses yeux étaient blancs …

Coursevent comprit. Varimathras était sous l’emprise d’un sortilège. Mais elle ne connaissait à ce jour aucun sorcier capable d’asservir un seigneur de l’effroi. Ou d’assez fou pour essayer. Elle ne sortit pourtant pas d’arme. Nombreux avaient été ceux qui avaient voulus l’intimider. Le seul qui avait réussi voyait désormais les armées du monde converger vers lui.

Clac.

Elle tendit l’oreille.

Clac.

Clac.

Clac.

Clac.

Quel était ce bruit ?

De l’un des couloirs qui menaient à la salle, une silhouette encapuchonnée émergea. L’individu tenait un bâton noir orné d’une tête de rapace dans sa main gauche. La reine banshee lança de sa voix froide :

-Que voulez-vous sorcier ? La silhouette s’arrêta aux pieds de l’estrade sur laquelle se tenait la mort vivante.

Un râle s’éleva :

  • Ourgish helok targ vak !

Sylvanas se tourna vers Varimathras. Ces paroles étranges venaient de lui. Cette fois, la Dame Noire dégaina son arc.

-Je … Je ne ferai pas cela si j’étais vous, dit le nathrezim d’une voix sulfureuse mais comme éteinte, vous ne pourriez venir à bout de moi … D’autant que nous sommes deux contre vous.

Varimathras afficha un large sourire. Il reprit :

-Mais n’ayez crainte belle reine des morts, habituellement, je ne rends visite aux gens uniquement pour qu’ils me content une histoire …

La silhouette faisait désormais face à la Dame Noire. Son visage caché par le tissu sombre d’une cape demeurait invisible aux yeux de la revenante.

-Une … Une histoire ? bredouilla-t-elle, mais de quelle histoire …

-La vôtre très chère ! La vôtre !

Cette fois, Varimathras ne parlait plus, il était toujours immobile à contempler sa souveraine de son regard blanc laiteux. La voix provenait de la silhouette. Sylvanas se mit à marcher, son arc à la main.

-Beaucoup diront que mon histoire et celle de mon peuple est passionnante mais … longue. Quelle partie vous intéresse le plus ?

-Qui maniait Deuillegivre lorsque vous avez été soumise à la volonté du Roi Liche ? demanda la silhouette, d’une voix comparable à un râle, qui résonna pourtant dans toute la salle. Les yeux rouges de la banshee s’écarquillèrent. Coursevent ne se souvenait que trop bien de celui qui maniait cette arme de terreur :

-Menethil … Arthas Menethil grinça-t-elle. Je ne sais comment … Tous les hommes partis en Norfendre avec lui avaient péris. Mais lui … Lui avait survécu … Lui est revenu … Transformé en chevalier ténébreux et armé de cette lame de malheur, il a tout ravagé, de Lordaeron jusqu’à Quel’Thalas. Mon âme y compris …

Silence.

Puis la voix de la silhouette l’interrogea à nouveau :

  • … Mais n’est ce pas la lame du Roi Liche ?

-Si, forgée par lui. Cependant, elle fut donnée à Arthas pour qu’il aille accomplir les sombres dessins de son nouveau maître. Quand ce fut chose faite, il commença à bâtir une forteresse sous Lordaeron. Bastion qu’il n’as pas eu le temps d’achever, Ner’Zhul l’a rappelé en Norfendre avec ses troupes pour contrer l’attaque de Hurlorage.

-Et vous ?

Sylavanas ne répondit pas. Elle se détourna pour contempler la salle de l’Apothicarium qui les entourait. Elle leva sa main gantée de cuir noir pour la montrer à son étrange interlocuteur :

-Regardez sorcier ! Nous sommes dans le bastion abandonné par Menethil. Lorsqu’il est parti, les réprouvés se sont libérés. Nous avons ensuite conquis la cité de Lordaeron et bâti notre refuge en dessous !

La Dame Noire revint vers l’individu encapuchonné, qui lui demanda :

-Qu’est-il advenu du prince déchu ?

Coursevent planta son regard rouge sur lui :

-Il a repoussé les adversaires de son maître et mit en déroute le Traître. Après cela, il est entré dans la Citadelle Noire sur le toit du monde et il s’est coiffé du Heaume de Domination.

Le sorcier noir objecta :

-Il est mort alors ? Ce Heaume détient un trop grand pouvoir pour un simple mortel. Ner’Zhul se sert donc aujourd’hui de son corps comme enveloppe ?

-Non. Ils ont fusionné. Arthas a survécu au processus. Ils sont le Roi Liche !

Un silence tomba sur l’Apothicarium. Etrangement, personne ne venait déranger la Reine Banshee et son étrange invité. Le sorcier agita la main et les torchères de métal flambèrent de nouveau. Puis il murmura quelques paroles inaudibles.

Brusquement Varimathras hurla de rage :

-MAUDIT MORTEL ! Je vais te …

-Paix démon ! coupa Sylvanas, vous l’avez libéré de votre sortilège ?

L’individu se tenait droit au bord de l’estrade de pierre au centre de la salle, de dos par rapport à son interlocutrice.

-Oui, répondit-il simplement.

Le nathrezim se tourna vers lui et devint blême de terreur. Il bafouilla :

-Dame Noire … Son bâton …

Coursevent observa le sorcier. S’il était capable de contrôler un seigneur de l’effroi et de le terroriser de surcroit, il pourrait s’avérer être un allié puissant.

-Qui êtes vous ? lui lança-t-elle.

Une déflagration retentit. Un cercle de runes lumineuses, couleur émeraude, était apparu sur l’estrade de pierre. Varimathras gémit :

-C’est impossible …

La silhouette s’avança dans le cercle. Au moment où le mystérieux individu disparaissait, il dit :

-Je suis comme vous Dame Noire, une victime du Fléau qui prépare sa vengeance !

Et il s’évanouit dans un éclair vert, accompagné d’un bruissement sonore.

La souveraine réprouvée s’adressa au seigneur de l’effroi :

-Tu parais profondément préoccupé par ce sorcier. Tu ne devrais peut être pas. Visiblement, il appartient à notre cause contre le Roi Liche. Notre ennemi vient donc de gagner un formidable adversaire.

Le nathrezim fixa son regard de ténèbres sur la Banshee en restant silencieux. Il tremblait :

-Sa … Sa puissance est phénoménale … Je n’avais jamais rencontré aucun mortel qui ne soit capable de m’asservir.

Il se tut à nouveau. Puis le démon murmura tout bas : " Vargh ourlishg nak Atiesh !"

Sylvanas sauta à bas de l’estrade avant de se diriger vers l’un des couloirs sombres qui serpentaient sous Fossoyeuse. Une pensée agréable lui occupait l’esprit depuis quelques instants. La fin du Roi Liche approchait !

Chapitre VI : la boucle est bouclée

Karazhan, défilé de Deuillevent

Les murs ternes de l’antique tour tremblèrent. Un nuage de poussières se répandit sur le sol en bois pourri. La pièce dans laquelle venait de se téléporter Dorval était sombre et puait le moisi mais il appréciait particulièrement cette atmosphère. Dès qu’il avait pénétré la tour de Medivh un peu plus d’un an auparavant, il avait été envouté par la puissance magique qui en parcourait encore les murs, même si ceux-ci donnaient l’impression d’être sur point de s’effondrer. Guidé par le grimoire obtenu à Stratholme, il avait puisé dans le savoir des gardiens pour dompter le donjon et ses antiques secrets. Cependant nombre d’entre eux lui échappaient encore, comme si une mystérieuse entité s’évertuait à les lui dissimuler. Peu lui importait alors, il avait trouvé ce qu’il cherchait : le rituel pour reconstituer la baguette, des connaissances en démonologie et une base où s’établir.

Sortant de ses réflexions, il jeta un regard sur la salle. Pas de lumière ou très peu, les murs cachés par d’immenses bibliothèques de plusieurs mètres de haut, remplies de livres décrépis, de parchemins jaunis, le sol jonché de poussières et petits os, ça et là des tables sur lesquelles gisaient les restes d’expériences alchimiques. La salle en elle-même n’avait jamais le même agencement, parfois elle était parfaitement carrée, parfois circulaire, d’autres fois encore triangulaire … Cela l’amusait et lui faisait peur en même temps.

Malgré toute la science magique qu’il avait accumulée au cours des derniers mois, il n’avait aucune idée du charme qui provoquait cet étrange effet d’architecture et c’était la preuve qu’il n’arrivait pas à la cheville du dernier gardien.

Dorval fit une moue déconcertée puis se retourna vers le mur grisâtre qui était derrière lui. Il déposa contre celui-ci sa longue baguette noire au sommet de laquelle était sculptée un rapace aux ailes repliées. Il se débarrassa en même temps de son lourd pardessus brun sombre. Le jeune homme soupira. Les dernières semaines avaient été fructueuses mais éreintantes. Tracer l’histoire d’Arthas avait été une tâche ardue. Il avait traqué le chaman Drek’thar qui lui avait relaté que Ner’Zhul, l’orc pantin de la légion, avait été transformé en une liche pour soumettre Azeroth. Puis Jaina et Sylvanas lui avaient conté comment le jeune humain paladin s’était procuré une épée si puissante, scellant par la même occasion son propre destin. Deuillegivre avait été maudite par le Roi-Liche pour contrôler l’esprit de quiconque s’en emparait. De ce fait, Arthas était devenu l’âme damnée du prince des morts. Sa furie. Furie qui avait corrompue et détruit son ancienne patrie, le royaume de Lordaeron, avant de ne faire plus qu’un avec son maître maudit.

Un sourire désabusé apparut sur le visage de Dorval, désormais mangé par une barbe brune foisonnante. L’histoire d’Arthas ressemblait étrangement à la sienne. Comme lui, le futur roi de Lordaeron était guidé par son désir de vengeance après le massacre des siens par le Fléau. Mais au point de basculer au plus profond des ténèbres.

Le jeune sorcier hurla soudain de colère. Il tendit sa main gauche vers une étagère pleine à craquer de grimoires et un éclair enflammé vert la réduisit en cendres. Il bouillonnait : « Sauf que dans votre furie vengeresse, votre majesté, vous m’avez tout pris !! » . Dorval ferma les yeux. Des images qu’il connaissait que trop bien défilèrent dans son esprit. Dans un grand boulevard aux pavés couleur craie, un jeune homme blond en armure d’acier, drapé d’un manteau bleu faisait virevolter une lourde masse, laquelle finit sa course dans le dos d’une femme vêtue d’une robe blanche. Ses yeux se révulsent, un filet de sang s’échappe de sa bouche entrouverte. Non loin, un homme se précipite vers eux. Il n’a pas le temps de finir sa course, la lance d’un fantassin l’arrête net.

Une petite fille crie, elle prend une flèche entre les deux yeux. Dorval grimaça. Il se revoit courir de toute la force de ses petites jambes vers les portes de la Cité.

Le démoniste rouvrit ses yeux, des larmes coulaient le long de ses joues. « Vous m’avez volé ma vie Arthas ! » pensa-t-il. Une idée vint le réconforter. Depuis plusieurs mois, il ourdissait sa vengeance, se préparant soigneusement. Lui aussi s’était procuré une arme …

Tanaris, là où le temps et l’espace se rencontrent, douze mois auparavant

Anachronos remua son immense chef de bronze. Le vénérable dragon était préoccupé. Quelque chose approchait. Une présence … une présence torturée. Des pas résonnaient dans les cavernes de pierre. Un souffle haletant parvenait jusqu’aux oreilles en écailles dorées du protecteur du temps. Il tourna son regard vers l’entrée de la caverne. Une frêle silhouette en émergeait. Du sang rouge coulait de son corps pour tomber à grosses gouttes sur le sable blanc qui tapissait le sol rocheux. La silhouette se révéla être celle d’un jeune garçon, vêtu d’une cape noire en lambeaux. Le dragon gronda. Cette chose qui avait l’apparence d’un humain blessé puait le démon.

  • Allez-vous en ! grogna Anachronos.

Le jeune homme s’affaissa, se maculant le visage de sang et de sable. Mais ses yeux noirs se posèrent sur lui. Il y lut de la colère, de la haine et une aversion froide. Le temps d’un instant, il crût voir derrière l’adolescent, l’ombre d’une créature de ténèbres, avec des cornes pointues sur le front, et des ailes fripées dans le dos.

Le dragon sortit ses griffes et se cabra, il rugit :

  • Retournez dans vos abysses morbides démon ! Cette planète est sous notre protection !

Les murs de la caverne tremblèrent. Mais le garçon n’avait pas bougé d’un pouce et tendait désormais d’un bras tremblant un fragment de bois peint en noir. Anachronos n’en croyait pas ses yeux. Perdu depuis si longtemps … Il se calma et murmura :

  • Où avez-vous trouvé cela ?

Le jeune homme répondit d’une voix brisée :

-Na … Naxxramas …

Anachronos gémit. Son immense corps frissonna. La luminosité se réduisit. L’espace d’un instant, un froid mordant sembla s’être abattu dans la caverne.

L’adolescent toussa, laissant un caillot de sang choir au sol. Il poursuivit, bafouillant à moitié, tellement il avait de sang dans la bouche :

-J’ai … J’ai besoin d’aide … Je n’ai plus personne … Parents et amis, tous sont morts … J’ai été maudit par les nathrezims … Aidez-moi … À Karazhan … Le grimoire … Parler à un dragon du vol de bronze … Je …

Il s’effondra. Le dragon n’en revenait pas. Si ce fragment de bois appartenait bien à … Mais le gardien leur avait interdit de révéler le secret de la reconstitution de son arme. De plus, Anachronos n’avait aucune confiance en cet être étrange, mi-homme, mi démon. Pourtant, le garçon pouvait constituer l’élément clé qui permettrait de vaincre … Il hésitait. Si jamais il se trompait et qu’il révélait la prophétie, la sentence serait terrible. Le protecteur du temps effleura le corps de l’adolescent évanoui du bout de son museau. En un éclair, il remonta le temps et apprit l’histoire du jeune homme. Oui … Cela pouvait fonctionner.

Le garçon ouvrit les yeux puis se mit debout. Son hémorragie avait cessé. Il ouvrit la bouche pour s’expliquer mais Anachronos parla le premier :

  • Inutile, je sais tout. Vous vous demandez pourquoi vous êtes en vie ? Après tout, vous avez en votre possession un objet hautement maléfique. La réponse est incertaine. Je ne fais que ce que je dois. Si c’est le bâton que vous voulez alors écoutez ce-ci : dans le cœur de glace de la nécropole trône Kel’Thuzad, d’où il tisse ses complots … Il recherche ce que vous possédez et possède ce que vous recherchez. En ce qui concerne le talon du bâton, le nain Barbe de Bronze le détenait quand il est entré dans Ahn’Quiraj. Il n’y est plus mais le talon du bâton y demeure. Lorsque vous aurez rassemblé le tout, vous devrez faire face à la main de Sargeras. Apportez le bâton à Stratholme. C’est là-bas que vous trouverez une étendue de terre consacrée : le sol sur lequel les plus grands chevaliers de Lordaeron ont été abattus. Placez le bâton souillé sur le sol sacré et préparez vous à ce qu’une entité au pouvoir immense s’en échappe …

Un sourire aussi sinistre qu‘énigmatique était apparu sur le visage tuméfié du jeune homme. Il se retourna et se dirigea d’un pas claudiquant vers la sortie. Avant de disparaître, il lança :

-Merci vénérable dragon !

  • Que représente-t-il pour vous ? demanda Anachronos.

Le sourire du jeune se fit plus grand encore :

-Une vengeance ! Et il disparut. Une crainte envahie le dragon, quelque chose lui disait qu’il venait de condamner ce qu’il restait d’humain chez cet individu mystérieux.

Le souvenir de sa rencontre avec le dragon de bronze à Tanaris lui rappela à quel point le rituel pour reconstituer la baguette avait été difficile. D’abord, constituer un groupe de mercenaires pour l’accompagner dans sa quête. Il avait dû recourir aux services de malandrins, de jeteurs de sorts et de spadassins basés à Baie-du-butin. Ayant été à l’origine de la mort de trois aventuriers bien connus et appréciés de l’Alliance, retourner à Hurlevent ou à Forgefer aurait été tout bonnement du suicide. Sa tête était mise à prix, il en était certain. Ensuite, il avait dû affronter la Liche Kel’Thuzad. Jamais il n’avait eu à affronter pareil adversaire. Une telle maîtrise de la nécromancie … Mais après un âpre combat, lui et ses compagnons d’arme en étaient venus à bout. L’avantage qu’il y avait dans la confrontation avec un tel ennemi, c’est que les récompenses sont à la hauteur de la tâche, il n’avait donc eu aucun mal à payer les reitres qui lui prêtaient main forte. Lui-même avait fait main basse sur les noires formules détenues par le nécromancien et la tête de la baguette bien sûr puisqu’il était venu pour cela.

Ensuite, la rencontre de C’Thun. Le Dieu très ancien leur avait donné du fil à retordre. Les pertes avaient été nombreuses, les cicatrices difficiles à refermer. Mais sa troupe bien entrainée et bien équipée avait sû le surpasser. De la même façon, ses membres furent trop heureux de piller les trésors de la cité d’Ahn’Qhiraj et Dorval avait ainsi pu mettre la main sur le talon de la baguette qu’il cherchait. Enfin retourner une deuxième fois dans sa cité natale, où il dut déposer le bâton sur le sol sacré, avait été son épreuve la plus difficile.

C’était là que sa famille avait périe, là que ses seuls amis avaient été massacrés par sa faute sous les coups des sbires du Roi Liche.

Dorval se secoua. Penser à tout cela ne l’aiderait en rien. Il avait réussi à reformer l’arme et il devait désormais se concentrer sur son ultime tâche. En effet, il avait eu vent que les armées de la Horde et de l’Alliance se mettaient en campagne pour le Norfendre. Le temps était donc venu. Le jeune sorcier suivrait le mouvement, il irait lui aussi faire sa croisade sur le toit du monde. Le moment où il pourrait assouvir sa vengeance approchait à grands pas. La boucle était maintenant bouclée …

Epilogue

Quelque part dans les terres glacées de Norfendre

Une bise froide souffle, si fort qu’un sifflement aigu est perceptible. Blottie derrière des contreforts déchiquetés et couverts de givre, s’étend une plaine gelée, tapissée d’une neige d’un blanc immaculé. Dans son extrémité nord, se dresse un gigantesque glacier. Au sommet de celui-ci, prisonnière des congères, se tient une silhouette sombre et massive, assise sur un trône de roches et de glaces. Immense, on y distingue une armure noire, couverte d’os et de crânes ainsi qu’un casque dont le sommet forme une couronne de métal. Les orbites de la visière sont comme des abysses sans fond.

Un chuchotement se fait entendre, accompagnant le vent qui hurle.

« Mon enfant »

La voix prend un peu plus de force mais elle se confond toujours le souffle de l’air froid.

« Le jour de ta naissance, même les bois de Lordaeron ont murmuré ton nom … Arthas »

Progressivement et de façon presque imperceptible, une faible lueur bleue commence à s’agiter dans la visière du heaume. La glace qui enfermait la silhouette commence à se fendiller. Petit à petit, des morceaux de givre tombent sur le sol neigeux. Soudain, les congères explosent. La silhouette en armure se relève avec lenteur, comme si elle s’éveillait d’un long sommeil. Son regard bleu se pose sur le centre de la plaine gelée.

Elle s’avance d’un pas lourd, une cape noire déchirée s’agite faiblement dans son dos, et emprunte un escalier creusé dans la glace. Lorsqu’elle est en bas, elle se met à marcher en direction des ravins qui bordent ce désert enneigé. Malgré le déchainement du vent et de la neige, un silence pesant s’est installé, un silence de mort .

Une fois parvenue à quelques centaines de mètre d’un précipice, la créature s’accroupit. D’un geste de sa main gantée de cuir recouvert d’acier, elle dégage la neige qui parsème le sol révélant une couche de glace opaque. Elle reste ainsi quelques instants, comme si elle scrutait les profondeurs gelées qui s’étendaient à ses pieds. Puis elle se redresse et écarte sa cape noire de son flanc, laissant apparaître une épée ceinte à son côté. Alors, la voix reprend : « Mon enfant … C’est avec fierté que je t’ai vu grandir et devenir une arme au service de la vertu … »

L’étrange guerrier dégaine son glaive. La lame est longue, dentelée et couverte de mystérieuses runes. Il tend brusquement l’arme devant lui.

« Souviens-toi, notre lignée a toujours régné avec force et sagesse … »

De petites taches bleutées virevoltent autour du métal de l’épée avant de s’y déposer lentement. Bientôt toute la lame s’irradie d’une lueur bleue.

« Et je sais que tu sauras faire preuve de retenue dans l’exercice de ton grand pouvoir … »

Brusquement, le chevalier sombre abat son épée et l’enfonce au plus profond de la glace, jusqu’à mi-lame.

Le sol tremble, de plus en plus fort. La neige qui le couvre s’envole, emportée par une force surnaturelle. La terre s’ouvre en deux, laissant apparaître une immense patte griffue mais dépourvue de chair. Puis un gigantesque dragon, fait d’os et de flammes sombres, émerge du trou béant tandis que le guerrier noir se redresse. Le sinistre monstre s’avance au bord du précipice et son immense tête squelettique regarde en contrebas. Ses griffes noires déchirent les flancs du ravin. Le draconide déploie ses ailes puis s’éjecte d’un bond dans le vide avant de prendre son envol.

« Mais la plus grande des victoires mon fils … Est de faire battre le cœur de son peuple … »

Au fond des abysses, l’armée des morts est venue accueillir le réveil de son souverain. Chaque mort-vivant se tourne vers le dragon qui survole les colonnes et les bataillons de soldats squelettes, de goules et autres cadavres déchainés. Un rugissement résonne dans les contreforts gelés, et les légions zombies font écho en hurlant leur sinistre cri de guerre, un râle de mort assourdissant. Dans le corps de chaque cadavre animé, dans les orbites vides de chaque squelette, un feu bleu s’est allumé tandis qu’en haut des falaises et des pics enneigés, le Roi-Liche pose son regard de glace vers l’horizon.

« Je te confie cela car lorsque ma vie s’achèvera, toi … Tu seras roi ! »

FIN DU LIVRE II